De la grammatologie



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DE LA GRAMMATOLOGIE

locale. Car nous verrons que les différences locales entre les

deux pôles des langues reviennent toujours à un jeu articulatoire.

On ne peut donc décrire la structure ou l'essence générale de

la langue sans tenir compte de la topographie. C'est pourtant

ce qu'a voulu faire Rousseau en traitant de la langue en général

avant d'aborder le chapitre de la différence générale et locale

dans l'origine des langues. Ce faisant, il a cru pouvoir dissocier

la structure de l'origine ou encore l'origine structurelle de l'ori-

gine locale : « Tout ce que j'ai dit jusqu'ici convient aux langues

primitives en général, et aux progrès qui résultent de leur durée

mais n'explique ni leur origine ni leur différence. » Ainsi

s'ouvre le huitième chapitre.

S'il est vrai que l'articulation mesure désormais la différence

locale et que rien ne la précède dans le langage, peut-on en

conclure que dans la classification des langues, dans leur distri-

bution locale — géographique —, dans la structure de leur

devenir, il n'y ait qu'un jeu de rapports, de situations, de rela-

tions ? Peut-on en conclure qu'il n'y ait aucun centre absolu,

immobile et naturel ? Là encore, il nous faut distinguer entre la

description et la déclaration.

Rousseau déclare le centre : il y a une seule origine, un seul

point-zéro de l'histoire des langues. C'est le sud, la chaleur de

la vie, l'énergie de la passion. Malgré la symétrie apparente des

deux chapitres, malgré cette description d'une double origine

dont nous avons parlé plus haut, Rousseau ne veut pas parler

de deux pôles de formation : seulement d'une formation et

d'une déformation. La langue ne se forme vraiment qu'au midi.

Le centre originaire du langage est bien réfléchi au centre de

l'Essai, dans ce chapitre IX qui est de loin le plus long et le

plus riche de tous.

Malgré l'apparence, et contrairement à ce qu'on a pu penser,

Rousseau ne cesse pas ici simplement d'écarter tous les faits.

Sans doute le contenu factuel est-il plus riche que dans le second

Discours. Mais il fonctionne au titre d'index structural, avec

cette « conscience d'exemple » qui règle l'intuition phénoméno-

logique de l'essence. Les premières lignes, la première note

autorisent déjà cette interprétation :

« Dans les premiers temps *, les hommes épars sur la

face de la terre n'avaient de société que celle de la famille,

de lois que celles de la nature, de langue que le geste et quel-

ques sons inarticulés.



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L' « ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES »

* J'appelle les premiers temps ceux de la dispersion des



hommes, à quelque âge du genre humain qu'on veuille en

fixer l'époque. »

L'expression « les premiers temps », et tous les indices dont on

se servira pour les décrire, ne font donc référence à aucune

date, à aucun événement, aucune chronologie. On peut faire

varier les faits sans modifier l'invariant structurel. Il s'agit d'un

temps avant le temps. Dans toute structure historique possible,

il y aurait une strate pré-historique et pré-sociale, pré-linguistique

aussi, qu'on devrait toujours pouvoir mettre à nu. La disper-

sion, la solitude absolue, le mutisme, l'expérience vouée à la

sensation pré-réflexive, à l'instant, sans mémoire, sans anticipa-

tion, sans imagination, sans pouvoir de raison ni de comparaison,

tel serait le sol vierge de toute aventure sociale, historique,

linguistique. Le recours à l'illustration factuelle, et même à des

événements éloignés de l'origine, est purement fictif. Rousseau,

lui, n'en doute pas. Et quand on lui oppose — ou quand il

feint de s'opposer — des objections historiques, au nom de

la vraisemblance ou de la compossibilité des faits, il pirouette,

rappelle qu'il se moque bien des faits quand il décrit l'origine

et qu'il a donné une définition des « premiers temps ».

« On me dira que Caïn fut laboureur, et que Noé planta

la vigne. Pourquoi non ? Ils étaient seuls ; qu'avaient-ils à

craindre ? D'ailleurs ceci ne fait rien contre moi ; j'ai dit

ci-devant ce que j'entendais par les premiers temps. »

Nous avons ici une autre entrée dans le problème des rapports

entre l'Essai et le second Discours du point de vue de l'état

de pure nature. Il n'y a rien avant les « premiers temps » et

donc aucun décalage rigoureusement déterminable entre les

deux textes. Nous l'avions suggéré plus haut à propos de l'âge

des cabanes. C'est ici le lieu de préciser.

A la première lecture, le décalage paraît incontestable.

L' « homme sauvage » du Discours erre dans les forêts « sans

industrie, sans parole, sans domicile ». Le barbare de l'Essai

a une famille, une cabane et une langue, même si elle se

réduit au « geste et à quelques sons inarticulés ».

Mais ces discordances ne semblent pas pertinentes du point

de vue qui nous intéresse. Rousseau ne décrit pas deux états

différents et successifs. La famille, dans l'Essai, n'est pas une

société. Elle ne limite pas la dispersion primitive. « Dans les

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DE LA GRAMMATOI.OGIE

premiers temps, les hommes épars sur la face de la terre

n'avaient de société que celle de la famille... » Ce qui signifie

que cette famille n'était pas une société. Elle était, comme l'a

rappelé J. Mosconi (cf. supra), un phénomène pré-institutionnel,

purement naturel et biologique. Elle était la condition indispen-

sable de ce processus des générations que reconnaît aussi le

Discours (« les générations se multipliaient inutilement »). Ce

milieu naturel ne comportant aucune institution, il n'a pas de



véritable langue. Et après lui avoir attribué pour langue « le

geste et quelques sons inarticulés », Rousseau précise en

note :

« Les véritables langues n'ont point une origine domes-



tique, il n'y a qu'une convention olus générale et plus durable

qui les puisse établir. Les sauvages de l'Amérique ne parlent

presque jamais que hors de chez eux ; chacun garde le silence

dans sa cabane, il parle par signes à sa famille ; et ces signes

sont peu fréquents, parce qu'un sauvage est moins inquiet,

moins impatient, qu'un Européen, qu'il n'a pas tant de besoins,

et qu'il prend soin d'y pourvoir lui-même. »

Mais à effacer la contradiction ou le décalage rigoureux

entre les deux textes, on ne les réduit pas à se répéter ou à se

recouvrir. De l'un à l'autre, un accent est déplacé, un glissement

continu est opéré. Ou plutôt, sans y mettre aucun ordre de

succession, on peut dire que du Discours à l'Essai le glisse-

ment se fait vers la continuité. Le Discours veut marquer le

commencement : il aiguise donc et radicalise les traits de vir-

ginité dans l'état de pure nature. L'Essai veut faire sentir les



commencements, le mouvement par lequel « les hommes épars

sur la face de la terre », s'arrachent continûment, dans la société



naissante, à l'état de pure nature. Il saisit l'homme dans le

passage de la naissance, dans cette subtile transition de l'origine

à la genèse. Ces deux projets ne se contredisent pas, il n'y a

même pas de priorité de l'un à l'autre, et, nous l'avions noté

plus haut, la description de la pure nature, dans le Discours,

faisait place en elle à un tel franchissement.

Comme toujours, c'est la limite insaisissable du presque. Ni

nature ni société, mais presque société. Société en train de naître.

Moment où l'homme, n'appartenant plus à l'état de pure nature

(qui, dit bien le Discours, « n'existe plus, qui n'a peut-être point

existé, qui probablement n'existera jamais, et dont il est pour-

tant nécessaire d'avoir des notions justes, pour bien juger de

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