De la grammatologie



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DE LA GRAMMATOLOGIE COMME SCIENCE POSITIVE

antérieurs pour appuyer sur des boutons n'est pas complète-

ment inconcevable

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. »

Ce qui menace depuis toujours cet équilibre se confond

avec cela même qui entame la linéarité du symbole. Nous avons

vu que le concept traditionnel du temps, toute une organisa-

tion du monde et du langage en étaient solidaires. L'écriture

au sens étroit — et surtout l'écriture phonétique — sont enra-

cinées dans un passé d'écriture non linéaire. Il a fallu le vaincre

et l'on peut, si l'on veut, parler ici de réussite technique : elle

assurait une plus grande sécurité et de plus grandes possi-

bilités de capitalisation dans un monde dangereux et angois-

sant. Mais cela n'a pas été fait une fois. Une guerre s'est

installée, et un refoulement de tout ce qui résistait à la linéari-

sation. Et d'abord de ce que Leroi-Gourhan appelle « mytho-

gramme », écriture qui épelle ses symboles dans la pluri-dimen-

sionalité : le sens n'y est pas assujetti à la successivité, à l'ordre

du temps logique ou à la temporalité irréversible du son. Cette

pluri-dimensionalité ne paralyse pas l'histoire dans la simul-

tanéité, elle correspond à une autre couche de l'expérience

historique et l'on peut aussi bien considérer, à l'inverse, la

pensée linéaire comme une réduction de l'histoire. Il est vrai

qu'il faudrait peut-être alors se servir d'un autre mot : celui

d'histoire a sans doute toujours été associé à un schème linéaire

du déroulement de la présence, que sa ligne rapporte la pré-

sence finale à la présence originaire selon la droite ou selon

le cercle. Pour la même raison, la structure symbolique pluri-

dimensionnelle ne se donne pas dans la catégorie du simultané.

La simultanéité coordonne deux présents absolus, deux points

ou instants de présence, et elle reste un concept linéariste.

Le concept de linéarisation est bien plus efficace, fidèle et

intérieur que ceux dont on se sert habituellement pour classer

les écritures et décrire leur histoire (pictogramme, idéogramme,

lettre, etc.). Dénonçant plus d'un préjugé, en particulier sur

les rapports entre l'idéogramme et le pictogramme, sur le pré-

tendu « réalisme » graphique, Leroi-Gourhan rappelle l'unité,

dans le mythogramme, de tout ce dont l'écriture linéaire marque

31. P. 183. Nous renvoyons aussi à l' Eloge de la main de

H. Focillon et au livre de Jean Brun, La main et l'esprit. Dans

un contexte tout différent, nous avions désigné ailleurs l'époque

de l'écriture comme la suspension de l'être-debout (Force et signi-

fication et La parole soufflée in L'écriture et la différence).

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DE LA GRAMMATOLOGIE

la disruption : la technique (la graphique en particulier), l'art,

la religion, l'économie. Pour retrouver l'accès à cette unité,

à cette autre structure d'unité, il faut dé-sédimenter « quatre

mille ans d'écriture linéaire

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 ».

La norme linéaire n'a jamais pu s'imposer absolument pour

les raisons mêmes qui ont de l'intérieur limité le phonétisme

graphique. Nous les connaissons maintenant : ces limites ont

surgi en même temps que la possibilité de ce qu'elles limi-

taient, elles ouvraient ce qu'elles finissaient et nous les avons

déjà nommées : discrétion, différance, espacement. La produc-

tion de la norme linéaire a donc pesé sur ces limites et marqué

les concepts de symbole et de langage. Il faut penser ensemble

le processus de linéarisation, tel que Leroi-Gourhan le décrit

à une très vaste échelle historique, et la critique jakobsonienne

du concept linéariste de Saussure. La « ligne » ne représente

qu'un modèle particulier, quel que soit son privilège. Ce modèle

est devenu modèle et il reste, en tant que modèle, inaccessible.

Si l'on tient pour acquis que la linéarité du langage ne va pas

sans ce concept vulgaire et mondain de la temporalité (homo-

gène, dominée par la forme du maintenant et l'idéal du mou-

vement continu, droit ou circulaire) dont Heidegger montre

qu'il détermine de l'intérieur toute l'ontologie, d'Aristote à

Hegel, la méditation de l'écriture et la déconstruction de l'his-

toire de la philosophie deviennent inséparables.

Le modèle énigmatique de la ligne est donc cela même que

la philosophie ne pouvait pas voir alors qu'elle avait les yeux

ouverts sur le dedans de sa propre histoire. Cette nuit se défait

un peu au moment où la linéarité — qui n'est pas la perte

ou l'absence mais le refoulement de la pensée symbolique

pluri-dimensionnelle

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 desserre son oppression parce qu'elle

commence à stériliser l'économie technique et scientifique qu'elle

a longtemps favorisée. Depuis longtemps en effet sa possibilité

32. T. I. ch. IV. L'auteur y montre en particulier que « l'émer-

gence de l'écriture ne se fait pas plus à partir d'un néant graphique

que celle de l'agriculture ne se fait sans intervention d'états anté-

rieurs » (p. 278) ; et que 1' « idéographie est antérieure à la picto-

graphie » (p. 280).

33. Peut-être peut-on interpréter ainsi certaines remarques de

Leroi-Gourhan sur la « perte de la pensée symbolique multi-dimen-

sionnelle » et sur la pensée qui « s'écarte du langage linéarisé »

(I. pp. 293-299).

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a été structuralement solidaire de celle de l'économie, de la

technique et de l'idéologie. Cette solidarité apparaît dans les

processus de thésaurisation, de capitalisation, de sédentarisa-

tion, de hiérarchisation, de la formation de l'idéologie par la

classe de ceux qui écrivent ou plutôt qui disposent des

scribes

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. Non que la réapparition massive de l'écriture non-

linéaire interrompe cette solidarité structurelle ; bien au

contraire. Mais elle en transforme profondément la nature.

La fin de l'écriture linéaire est bien la fin du livre

 35

, même


34. Cf. EP, pp. 138-139. G. P. I. pp. 238-250. « Le développe-

ment des premières villes ne correspond pas seulement à l'apparition

du technicien du feu mais... l'écriture naît en même temps que

la métallurgie. Ici encore, il ne s'agit pas d'une coïncidence... »

(I p. 252). « C'est au moment où commence à s'établir le capi-

talisme agraire qu'apparaît le moyen de le fixer dans une compta-

bilité écrite et c'est aussi au moment où s'affirme la hiérarchisa-

tion sociale que l'écriture construit ses premières généalogies. »

(p. 253). « L'apparition de l'écriture n'est pas fortuite ; après des

millénaires de mûrissement dans les systèmes de représentation

mythographique émerge, avec le métal et l'esclavage, la notation

linéaire de la pensée (voir chapitre VI). Son contenu n'est pas

fortuit. » (II, p. 67, cf. aussi pp. 161-162.)

Bien qu'elle soit aujourd'hui beaucoup mieux connue et décrite,

cette solidarité structurelle, notamment entre la capitalisation et

l'écriture, a été reconnue depuis longtemps : entre beaucoup d'autres,

par Rousseau, Court de Gebelin, Engels, etc.

35. L'écriture linéaire a donc bien « constitué, pendant plusieurs

millénaires, indépendamment de son rôle de conservateur de la

mémoire collective, par son déroulement à une seule dimension,

l'instrument d'analyse d'où est sortie la pensée philosophique et

scientifique. La conservation de la pensée peut maintenant être

conçue autrement que dans les livres qui ne gardent encore que

pour peu de temps l'avantage de leur maniabilité rapide. Une vaste

« magnétothèque » à sélection électronique livrera dans un futur

proche l'information présélectionnée et restituée instantanément. La

lecture gardera pendant des siècles encore son importance, malgré

une sensible régression pour la majorité des hommes, mais l'écri-

ture [entendons-la au sens d'inscription linéaire] est vraisembla-

blement appelée à disparaître rapidement, remplacée par des appa-

reils dictaphones à impression automatique. Doit-on voir en cela

une sorte de restitution de l'état antérieur à l'inféodation phonétique

de la main ? Je penserais plutôt qu'il s'agit là d'un aspect du phéno-

mène général de régression manuelle (v. p. 60) et d'une nouvelle

« libération ». Quant aux conséquences à longue échéance sur les

formes du raisonnement, sur un retour à la pensée diffuse et multi-

dimensionnelle, elles sont imprévisibles au point actuel. La pensée

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