De la grammatologie



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DE LA GRAMMATOLOGIE

Nous disions que la scène de ce théâtre n'était pas seulement

un décor au sens où on l'entend trop souvent : un ensemble

d'accessoires. La disposition topographique de l'expérience n'est

pas indifférente. Jean-Jacques est dans la maison de Mme de

Warens : assez près de Maman pour la voir et pour en nourrir

son imagination mais avec la possibilité de la cloison. C'est au

moment où la mère disparaît que la suppléance devient pos-

sible et nécessaire. Le jeu de la présence ou de l'absence mater-

nelle, cette alternance de la perception et de l'imagination doit

correspondre à une organisation de l'espace ; le texte enchaîne

ainsi :


« Qu'on ajoute à cette disposition le local de ma situation

présente, logé chez une jolie femme, caressant son image au

fond de mon cœur, la voyant sans cesse dans la journée ;

le soir entouré d'objets qui me la rappellent, couché dans un

lit où je sais, qu'elle a couché. Que de stimulants ! Tel lecteur

qui se les représente me regarde déjà comme à demi mort.

Tout au contraire ; ce qui devait me perdre fut précisément

ce qui me sauva, du moins pour un temps. Enivré du charme

de vivre auprès d'elle, du désir ardent d'y passer mes jours,

absente ou présente je voyais toujours en elle une tendre mère,

une sœur chérie, une délicieuse amie et rien de plus... elle

était pour moi la seule femme qui fût au monde, et l'extrême

douceur des sentiments qu'elle m'inspirait ne laissant pas à

mes sens le temps de s'éveiller pour d'autre», me garantissait

d'elle et de tout son sexe ».

Cette expérience n'a pas été un événement marquant une

période archaïque ou adolescente. Elle n'a pas seulement cons-

truit ou soutenu, telle une fondation enfouie, un édifice de

significations. Elle est restée une obsession active dont le

« présent » est sans cesse réactivé et constitué en retour, jus-

qu'à la fin de la « vie » et du « texte » de Jean-Jacques

Rousseau. Un peu plus tard, un peu plus bas dans le texte

des Confessions (livre IV)

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, « une petite anecdote assez diffi-



cile à dire » nous est racontée. La rencontre d'un homme

« sujet au même vice ». Jean-Jacques s'enfuit terrifié, « aussi

tremblant » que s'il venait de « commettre un crime ». « Ce

souvenir m'en guérit pour longtemps ».

Pour longtemps ? Cet onanisme qui permet de s'affecter soi-

7. P. 165.

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« CE DANGEREUX SUPPLÉMENT... »

même en se donnant des présences, en convoquant des beautés

absentes, Rousseau ne cessera jamais d'y recourir et de s'en

accuser. Il restera à ses yeux le modèle du vice et de la per-

version. En s'affectant soi-même d'une autre présence, on

s'altère soi-même. Or Rousseau ne veut ni ne peut penser

que cette altération ne survient pas au moi, qu'elle en est

l'origine même. Il doit la considérer comme un mal contin-

gent venant du dehors affecter l'intégrité du sujet. Mais il ne

peut renoncer à ce qui lui restitue immédiatement l'autre pré-

sence désirée ; pas plus qu'on ne peut renoncer au langage.

C'est pourquoi, à cet égard aussi, comme il le dit dans les

Dialogues (p. 800), « jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera

d'être un vieux enfant ».

Restitution de la présence par le langage, restitution à la

fois symbolique et immédiate. Il faut penser cette contradic-

tion. Expérience de restitution immédiate parce qu'elle se passe,

en tant qu'expérience, en tant que conscience, de passer par



le monde. Le touchant est touché, l'auto-affection se donne

pour autarcie pure. Si la présence qu'elle se donne alors est

le symbole substitutif d'une autre présence, celle-ci n'a jamais

pu être désirée « en personne » avant ce jeu de substitution

et cette expérience symbolique de l'auto-affection. La chose

même n'apparaît pas hors du système symbolique qui n'existe

pas sans la possibilité de l'auto-affection. Expérience de res-

titution immédiate, aussi, parce qu'elle n'attend pas. Elle est

satisfaite sur-le-champ et dans l'instant. Si elle attend, ce n'est

pas parce que l'autre fait attendre. La jouissance semble alors

n'être plus différée. « Pourquoi se donner tant de peine, dans

l'espoir éloigné d'un succès si pauvre, si incertain, tandis qu'on

peut, dès l'instant même... » (Dialogues).

Mais ce qui n'est plus différé est aussi absolument différé.

La présence qui nous est ainsi livrée au présent est une chi-

mère. L'auto-affection est une pure spéculation. Le signe,

l'image, la représentation, qui viennent suppléer la présence

absente sont des illusions qui donnent le change. A la culpa-

bilité, à l'angoisse de mort et de castration s'ajoute ou plutôt

s'assimile l'expérience de la frustration. Donner le change :

qu'on l'entende en n'importe quel sens, cette expression décrit

bien le recours au supplément. Or pour nous expliquer son

« dégoût pour les filles publiques », Rousseau nous dit qu'à

Venise, à trente et un ans, le « penchant qui a modifié toutes

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DE LA GRAMMATOLOGIE

[ses] passions » (Confessions, p. 41)

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 n'a pas disparu : « Je



n'avais pas perdu la funeste habitude de donner le change à

mes besoins » (p. 316).

La jouissance de la chose même est ainsi travaillée, dans

son acte et dans son essence, par la frustration. On ne peut

donc dire qu'elle ait une essence ou un acte (eidos, ousia,

energeia, etc.). S'y promet en s'y dérobant, s'y donne en s'y

déplaçant quelque chose qu'on ne peut même appeler rigou-

reusement présence. Telle est la contrainte du supplément, telle

est, excédant tout le langage de la métaphysique, cette struc-

ture « presque inconcevable à la raison ». Presque inconce-

vable : la simple irrationalité, le contraire de la raison sont

moins irritants et déroutants pour la logique classique. Le sup-

plément rend fou parce qu'il n'est ni la présence ni l'absence

et qu'il entame dès lors et notre plaisir et notre virginité.

« ... l'abstinence et la jouissance, le plaisir et la sagesse, m'ont

également échappé » (Confessions, p. 12).

Les choses ne sont-elles pas assez compliquées ? Le sym-

bolique est l'immédiat, la présence est l'absence, le non-différé

est différé, la jouissance est menace de mort. Mais il faut

encore ajouter un trait à ce système, à cette étrange économie

du supplément. D'une certaine manière, il était déjà lisible.

Menace terrifiante, le supplément est aussi la première et plus

8. Dans ces pages célèbres du premier- livre des Confessions,

Rousseau rapproche les premières pratiques de la lecture (« lec-

tures dérobées ») de ses premières découvertes de l'auto-érotisme.

Non que des « livres obscènes et licencieux » l'y aient encouragé.

Bien au contraire et « le hasard seconda si bien mon humeur

pudique, que j'avais plus de trente ans avant que j'eusse jeté les

yeux sur aucun de ces dangereux livres qu'une belle Dame de par

le monde trouve incommodes, en ce qu'on ne peut, dit-elle, les lire

que d'une main » (p. 40). Sans ces « dangereux livres », Jean-

Jacques se donne d'autres dangers. On connaît la suite du para-

graphe qui se clôt ainsi : « Il me suffit, quant à présent, d'avoir

marqué l'origine et la première cause d'un penchant qui a modifié

toutes mes passions, et qui, les contenant par elles-mêmes, m'a

toujours rendu paresseux à faire, par trop d'ardeur à désirer »

(p. 41). L'intention et la lettre de ce passage sont à rapprocher

d'une autre page des Confessions (p. 444. Cf. aussi la note des

éditeurs). Et de celle dans laquelle nous découpons ces lignes :

« Car lire en mangeant fut toujours ma fantaisie au défaut d'un

tête-à-tête. C'est le supplément de la société qui me manque. Je

dévore alternativement une page et un morceau, c'est comme si

mon livre dînait avec moi » (p. 269).

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