De la grammatologie


L' « ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES »



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L' « ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES »

Ces affirmations extraites de l'Essai et alléguées par Staro-

binski sont-elles incompatibles avec les thèses du Discours et

de l'Emile ? Il ne le semble pas. Au moins pour trois sortes de

raisons :

A. Rousseau fait d'abord dans l'Essai une concession qui

assure son logement à toute la théorie dite « ultérieure » de

la pitié. Il écrit : « La pitié, bien que naturelle au cœur de

l'homme... » Il reconnaît ainsi que la pitié est une vertu innée,

spontanée, pré-réflexive. Ce sera la thèse du Discours et de

l'Emile.

B. Ce sans quoi cette pitié « naturelle au cœur de l'homme »

resterait endormie, « inactive », ce n'est pas la raison, mais

1' « imagination » qui « la met en jeu ». Selon le second Dis-



cours, la raison et la réflexion risque d'étouffer ou d'altérer la

pitié naturelle. La raison réfléchissante n'est pas contempo-

raine de la pitié. L'Essai ne dit pas le contraire. La pitié ne

s'éveille pas avec la raison mais avec l'imagination qui l'arrache

à son inactualité ensommeillée. Or non seulement Rousseau dis-

tingue, comme il va de soi, entre imagination et raison mais

il fait de cette différence le nerf de toute sa pensée.

L'imagination y a certes une valeur dont l'ambiguïté a sou-

vent été reconnue. Si elle peut nous dévoyer, c'est d'abord parce

qu'elle ouvre la possibilité du progrès. Elle entame l'histoire.

Sans elle la perfectibilité serait impossible, qui constitue aux

yeux de Rousseau, on le sait, le seul trait absolument distinctif

de l'humanité. Bien que les choses soient fort complexes quand

il s'agit de la raison selon Rousseau

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, on peut dire que,



à certains égards, la raison, en tant qu'entendement et faculté

de former des idées, est moins propre à l'homme que ne le

sont l'imagination et la perfectibilité. Nous avons déjà noté

en quel sens la raison pouvait être dite naturelle. On peut aussi

remarquer d'un autre point de vue que les animaux, quoique

doués d'intelligence, ne sont pas perfectibles. Ils sont dépourvus

de cette imagination, de ce pouvoir d'anticipation qui excède la

donnée sensible et présente vers l'inaperçu :

« Tout animal a des idées, puisqu'il a des sens, il combine

même ses idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère

à cet égard de la Bête que du plus au moins : Quelques

19. Cf. R. Derathé, Le rationalisme de Rousseau, en particulier,

p. 30 sq.

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Philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de

tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête ;

Ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les ani-

maux la distinction spécifique de l'homme que sa qualité

d'agent libre. » (Second Discours, p. 141.)

La liberté est donc la perfectibilité. « Il y a une autre qualité

très spécifique qui les distingue [l'homme et l'animal], et sur

laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de

se perfectionner » (p. 142).

Or l'imagination est à la fois la condition de la perfectibilité

— elle est la liberté — et ce sans quoi la pitié ne s'éveillerait

ni ne s'exercerait dans l'ordre humain. Elle active et excite un

pouvoir virtuel.

1. L'imagination inaugure la liberté et la perfectibilité parce

que la sensibilité, aussi bien que la raison intellectuelle, remplies

et assouvies par la présence du perçu, sont épuisées par un

concept fixiste. L'animalité n'a pas d'histoire parce que la sen-

sibilité et l'entendement sont, dans leur racine, des fonctions

de passivité. « Comme la raison a peu de force, l'intérêt seul n'en

a pas tant qu'on croit. L'imagination seule est active et l'on

n'excite les passions que par l'imagination » (Lettre au prince



de Wurtemberg. 10.11.63). Conséquence immédiate : la raison,

fonction de l'intérêt et du besoin, faculté technique et calcula-

trice, n'est pas l'origine du langage, qui est aussi le propre de

l'homme et sans lequel non plus il n'y aurait pas de perfectibilité.

La langage naît de l'imagination qui suscite ou en tout cas

excite le sentiment ou la passion. Cette affirmation qui sera

sans cesse répétée ouvre déjà l'Essai : « La parole distingue

l'homme entre les animaux. » Premiers mots du chapitre II :

« Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers

gestes, et que les premières passions arrachèrent les premières

voix. »

Nous voyons donc se dessiner deux séries : 1. animalité,



besoin, intérêt, geste, sensibilité, entendement, raison, etc. 2.

humanité, passion, imagination, parole, liberté, perfectibilité, etc.

II apparaîtra peu à peu que, sous la complexité des liens

qui se nouent dans les textes de Rousseau entre ces termes et

qui requièrent les analyses les plus minutieuses et les plus pru-

dentes, ces deux séries se rapportent toujours l'une à l'autre

selon la structure de la supplémentarité. Tous les noms de la

deuxième série sont des déterminations métaphysiques — et

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donc héritées, aménagées avec une cohérence laborieuse et rela-

tive — de la différance supplémentaire.

Différance dangereuse, bien entendu. Car nous avons omis

le maître-nom de la série supplémentaire : la mort. Ou plutôt,

car la mort n'est rien, le rapport à la mort, l'anticipation

angoissée de la mort. Toutes les possibilités de la série supplé-

mentaire, qui ont entre elles des rapports de substitution métony-

mique, nomment indirectement le danger lui-même, l'horizon et

la source de tout danger déterminé, l'abîme à partir duquel

s'annoncent toutes les menaces. Ne soyons donc pas surpris

lorsque, dans le second Discours, la notion de perfectibilité

ou de liberté est exposée en même temps que le savoir de la

mort. Le propre de l'homme s'annonce à partir de la double

possibilité de la liberté et de l'anticipation expresse de la mort.

La différence entre le désir humain et le besoin animal, entre

le rapport à la femme et le rapport à la femelle, c'est la

crainte de la mort :

« Les seuls biens qu'il [l'animal] connaisse d?ns l'Univers

sont la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls maux

qu'il craigne, sont la douleur et la faim. Je dis la douleur,

et non la mort ; car jamais l'animal ne saura ce que

c'est que mourir, et la connaissance de la mort, et

de ses terreurs, est une des premières acquisitions que

l'homme ait faites, en s'éloignant de la condition ani-

male. » (Second Discours, p. 143.) De même l'enfant devient

homme en s'ouvrant au « sentiment de la mort » (Emile,

p. 20).


Si l'on se déplace tout au long de la série supplémentaire,

on voit que l'imagination appartient à la même chaîne de signi-

fications que l'anticipation de la mort. L'imagination est dans

son fond le rapport à la mort. L'image est la mort. Proposition

qu'on peut définir ou indéfinir ainsi : l'image est une mort ou

la mort est une image. L'imagination est le pouvoir, pour la

vie, de s'affecter elle-même de sa propre re-présentation. L'image

ne peut re-présenter et ajouter le représentant au représenté que

dans la mesure où la présence du représenté est déjà pliée sur

soi dans le monde, dans la mesure où la vie renvoie à soi

comme à son propre manque, à sa propre demande de supplé-

ment. La présence du représenté se constitue grâce à l'addition

à soi de ce rien qu'est l'image, l'annonce de sa dépossession

dans son propre représentant et dans sa mort. Le propre du

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