De la grammatologie



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DE LA GRAMMATOLOGIE

puisque le désir ne peut s'éveiller et sortir de sa réserve que par

l'imagination qui rompt aussi l'équilibre. Cet impossible —

autre nom de la nature — reste donc une limite. L'éthique selon

Rousseau, la « sagesse humaine », « la route du vrai bonheur »

consistent donc à se tenir au plus proche de cette limite, et

à « diminuer l'excès des désirs sur les facultés ».

« C'est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l'a

d'abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les

désirs nécessaires a sa conservation et les facultés suffisantes

pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en

réserve au fond de son âme. pour s'y développer au besoin

Ce n'est que dans cet état primitif que l'équilibre du pouvoir

et du désir se rencontre et que l'homme n'est pas malheureux.



Sitôt que ces facultés virtuelles se mettent en action, l'imagi-

nation, la plus active de toutes, s'éveille et les devance.

C'est l'imagination qui étend pour nous la mesure des pos-

sibles, soit en bien, soit en mal, et qui, par conséquent, excite

et nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. Mais l'objet

qui paraissait d'abord sous la main fuit plus vite qu'on ne

peut le poursuivre... Ainsi l'on s'épuise sans arriver au terme ;

et plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur

s'éloigne de nous. Au contraire, plus l'homme est resté près

de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés

à ses désirs est petite, et moins par conséquent il est éloigné

d'être heureux... Le monde réel a ses bornes, le monde ima-

ginaire est infini ; ne pouvant élargir l'un, rétrécissons l'autre ;

car c'est de leur seule différence que naissent toutes les

peines qui nous rendent vraiment malheureux. » (Emile, p. 64.

Nous soulignons.)

On aura remarqué :

1. que l'imagination, origine de la différence entre la puis-

sance et le désir, est bien déterminée comme différance : de ou

dans la présence ou la jouissance ;

2. que le rapport à la nature est défini en termes de distance

négative. Il ne s'agit ni de partir de la nature, ni de la rejoindre,

mais de réduire son « éloignement ».

3. que l'imagination qui excite les autres facultés virtuelles

n'en est pas moins elle-même une faculté virtuelle : « la plus

active de toutes ». Si bien que ce pouvoir de transgresser la

nature est lui-même dans la nature. Il appartient au fonds natu-

rel. Mieux : nous verrons qu'il tient la réserve en réserve. Cet

être-dans-la-nature a donc le mode d'être étrange du supplément.

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L' « ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES »

Désignant à la fois l'excès et le manque de la nature dans la

nature. C'est sur la signification de l'être-dans que nous repérons

ici, comme sur un exemple parmi d'autres, le tremblement d'une

logique classique.

En tant qu'elle est « la plus active de toutes » les facultés,

l'imagination ne peut être éveillée par aucune faculté. Quand

Rousseau dit qu'elle « s'éveille », il faut l'entendre en un sens

fortement réfléchi. L'imagination ne doit qu'à elle-même de

pouvoir se donner le jour. Elle ne crée rien puisqu'elle est imagi-

nation. Mais elle ne reçoit rien qui lui soit étranger ou antérieur.

Elle n'est pas affectée par le « réel ». Elle est pure auto-affec-

tion. Elle est l'autre nom de la différance comme auto-affec-

tion


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.

C'est à partir de cette possibilité que Rousseau désigne



l'homme. L'imagination inscrit l'animal dans la société humaine.

Elle le fait accéder au genre humain. Le paragraphe 'de l'Essai

dont nous étions parti se clôt ainsi : « Celui qui n'imagine rien

ne sent que lui-même ; il est seul au milieu du genre humain. »

Cette solitude ou cette non-appartenance au genre humain tient à

ce que ia souffrance reste muette et close sur elle-même. Ce qui

signifie d'une part qu'elle ne peut s'ouvrir, par l'éveil de la

pitié, à la souffrance de l'autre comme autre ; et d'autre part

qu'elle ne peut s'excéder elle-même vers la mort. L'animal a

bien une faculté virtuelle de pitié, mais il n'imagine ni la souf-

france de l'autre comme tel ni le passage de la souffrance à la

mort. C'est là une seule et même limite. Le rapport à l'autre et

le rapport à la mort sont une seule et même ouverture. Ce qui

manquerait à ce que Rousseau appelle l'animai, c'est de vivre

sa souffrance comme souffrance d'un autre et comme menace

de mort.

Pensé dans son rapport caché à la logique du supplément,

le concept de virtualité (comme toute la problématique de la

puissance et de l'acte) a sans doute pour fonction, chez Rousseau

21. Naturellement, le lieu se signale ici d'une réflexion qui asso-

cierait Kant et Rousseau autrement qu'au chapitre de la moralité.

Toute la chaîne qui fait communiquer le mouvement de la tempo-

ralisation et le schématisme de l'imagination, la sensibilité pure et

l'auto-affection du présent par lui-même, tout ce que la lecture de

Heidegger a fortement répété dans Kant et le problème de la



métaphysique pourrait, selon une voie prudemment reconnue, recon-

duire aussi en terre rousseauiste.

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DE LA GRAMMATOLOGIE

en particulier et dans la métaphysique en général, de prédéter-

miner systématiquement le devenir comme production et déve-

loppement, évolution ou histoire, en substituant l'accomplisse-

ment d'une dynamis à la substitution d'une trace, l'histoire pure

au jeu pur, et, comme nous le notions plus haut, une soudure à

une rupture. Or le mouvement de la supplémentarité semble

échapper à cette alternative et permettre de la penser.

C. Rousseau vient donc d'évoquer l'éveil de la pitié par l'ima-

gination, c'est-à-dire par la représentation et la réflexion, au

double mais en vérité au seul sens de ces mots. Or dans le

même chapitre, il nous interdit de considérer qu'avant l'actuali-

sation de la pitié par l'imagination, l'homme soit méchant et

belliqueux. Rappelons l'interprétation de Starobinski : « Dans



l'Essai, Rousseau n'admet pas la possibilité d'un élan de sym-

pathie irréfléchie, et paraît plus enclin à soutenir l'idée hobbienne

de la guerre de tous contre tous :

« Ils n'étaient liés par aucune idée de fraternité commune ;

et n'ayant aucun arbitre que la force, ils se croyaient ennemis

les uns des autres... Un homme abandonné seul sur la face

de la terre, à la merci du genre humain, devait être un

animal féroce ».

Rousseau ne dit pas « ils étaient ennemis les uns des autres »

mais « ils se croyaient ennemis les uns des autres ». Nous devons

considérer cette nuance et nous avons, semble-t-il, le droit de

le faire. L'hostilité primitive naît d'une illusion primitive. Cette

première opinion tient à une croyance égarée, née de l'isolement,

de la faiblesse, de la déréliction. Que ce soit là une simple opi-

nion et déjà une illusion, c'est ce qui apparaît nettement dans

ces trois phrases que nous ne devons pas omettre :

« ... Ils se croyaient ennemis les uns des autres. C'étaient

leur faiblesse et leur ignorance gui leur donnaient cette opi-

nion. Ne connaissant rien, ils craignaient tout ; ils attaquaient

pour se défendre. Un homme abandonné seul... » (Nous sou-

lignons.)

La férocité n'est donc pas belliqueuse mais craintive. Sur-

tout, elle est incapable de déclarer la guerre. Elle est le caractère

de l'animal (« animal féroce »), du vivant isolé qui, faute d'avoir

été éveillé à la pitié par l'imagination, ne participe pas encore

à la socialité et au genre humain. Cet animal, soulignons-le,

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