Montaigne les Essais livre III



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L'autre cause qui me convie à ses promenades, c'est la disconvënance aux moeurs presentes de nostre estat : je me consolerois aysement de cette corruption, pour le regard de l'interest public :



pejoraque sæcula ferri
Temporibus, quorum sceleri non invenit ipsa
Nomen, et à nullo posuit natura metallo :

mais pour le mien, non. J'en suis en particulier trop pressé. Car en mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces guerres civiles, envieillis en une forme d'estat si desbordee,



Quippe ubi fas versum atque nefas :

qu'à la verité, c'est merveille qu'elle se puisse maintenir.



Armati terram exercent, sempérque recentes
Convectare juvat prædas, et vivere rapto
.

En fin je vois par nostre exemple, que la societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit : En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se remuant et s'entassant : comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre, trouvent d'eux mesmes la façon de se joindre, et s'emplacer, les uns parmy les autres : souvent mieux, que l'art ne les eust sçeu disposer. Le Roy Philippus fit un amas, des plus meschans hommes et incorrigibles qu'il peut trouver, et les logea tous en une ville, qu'il leur fit bastir, qui en portoit le nom. J'estime qu'ils dresserent des vices mesme, une contexture politique entre eux, et une commode et juste societé.

Je vois, non une action, ou trois, ou cent, mais des moeurs, en usage commun et reçeu, si farouches, en inhumanité sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des vices, que je n'ay point le courage de les concevoir sans horreur : Et les admire, quasi autant que je les deteste. L'exercice de ces meschancetez insignes, porte marque de vigueur et force d'ame, autant que d'erreur et desreglement. La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix. Car il en a esté d'aussi sauvages qu'aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps, avec autant de santé et longueur de vie, que celles de Platon et Aristote sçauroient faire.

Et certes toutes ces descriptions de police, feintes par art, se trouvent ridicules, et ineptes à mettre en practique. Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de societé : et des reigles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de nostre esprit : Comme il se trouve és arts, plusieurs subjects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de là. Telle peinture de police, seroit de mise, en un nouveau monde : mais nous prenons un monde desja faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l'engendrons pas comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser, et renger de nouveau, nous ne pouvons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions tout. On demandoit à Solon, s'il avoit estably les meilleures loyx qu'il avoit peu aux Atheniens : Ouy bien, respondit-il, de celles qu'ils eussent reçeuës.

Varro s'excuse de pareil air : Que s'il avoit tout de nouveau à escrire de la religion, il diroit ce, qu'il en croid. Mais, estant desja receuë, il en dira selon l'usage, plus que selon nature.

Non par opinion, mais en verité, l'excellente et meilleure police, est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle despend de l'usage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente : Mais je tiens pourtant, que d'aller desirant le commandement de peu, en un estat populaire : ou en la monarchie, une autre espece de gouvernement, c'est vice et folie.



Ayme l'estat tel que tu le vois estre,
S'il est royal, ayme la royauté,
S'il est de peu, ou bien communauté,
Ayme l'aussi, car Dieu t'y a faict naistre
.

Ainsi en parloit le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de perdre : un esprit si gentil, les opinions si saines, les moeurs si douces. Cette perte, et celle qu'en mesme temps nous avons faicte de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Je ne sçay s'il reste à la France dequoy substituer une autre coupple, pareille à ces deux Gascons, en syncerité, et en suffisance, pour le conseil de nos Roys. C'estoyent ames diversement belles, et certes selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les avoit logees en cet aage, si desconvenables et si disproportionnees à nostre corruption, et à nos tempestes ?

Rien ne presse un estat que l'innovation : le changement donne seul forme à l'injustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l'estayer : on peut s'opposer à ce, que l'alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes : Mais d'entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d'un si grand bastiment, c'est à faire à ceux qui pour descrasser effacent : qui veulent amender les deffauts particuliers, par une confusion universelle, et guarir les maladies par la mort : non tam commutandarum quam evertendarum rerum cupidi. Le monde est inepte à se guarir : Il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en deffaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses despens : la descharge du mal present, n'est pas guarison, s'il n'y a en general amendement de condition.

La fin du Chirurgien, n'est pas de faire mourir la mauvaise chair : ce n'est que l'acheminement de sa cure : il regarde au delà, d'y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le masche, il demeure court : car le bien ne succede pas necessairement au mal : un autre mal luy peut succeder, et pire. Comme il advint aux tueurs de Cesar, qui jetterent la chose publique à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez. A plusieurs, depuis, jusques à nos siecles, il est advenu de mesmes. Les François mes contemporanees sçavent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations esbranlent l'estat, et le desordonnent.

Qui viseroit droit à la guarison, et en consulteroit avant toute oeuvre, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuvius Calavius corrigea le vice de ce proceder, par un exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutinez contre leurs magistrats : luy personnage de grande authorité en la ville de Capouë, trouva un jour moyen d'enfermer le Senat dans le Palais : et convoquant le peuple en la place, leur dit : Que le jour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pouvoient prendre vengeance des Tyrans qui les avoyent si long temps oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut d'advis, qu'au sort on les tirast hors, l'un apres l'autre : et de chacun on ordonnast particulierement : faisant sur le champ, executer ce qui en seroit decreté : pourveu aussi que tout d'un train ils advisassent d'establir quelque homme de bien, en la place du condamné, affin qu'elle ne demeurast vuide d'officier. Ils n'eurent pas plustost ouy le nom d'un Senateur, qu'il s'esleva un cry de mescontentement universel à l'encontre de luy : Je voy bien, dit Pacuvius, il faut demettre cettuy-cy : c'est un meschant : ayons en un bon en change. Ce fut un prompt silence : tout le monde se trouvant bien empesché au choix. Au premier plus effronté, qui dit le sien : voyla un consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là : Cent imperfections, et justes causes, de le rebuter. Ces humeurs contradictoires, s'estans eschauffees, il advint encore pis du second Senateur, et du tiers. Autant de discorde à l'election, que de convenance à la demission. S'estans inutilement lassez à ce trouble, ils commencent, qui deça, qui delà, à se desrober peu à peu de l'assemblee : Rapportant chacun cette resolution en son ame, que le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousjours plus supportable, que le mal recent et inexperimenté.

Pour nous voir bien piteusement agitez : car que n'avons nous faict ?



Eheu cicatricum et sceleris pudet,
Fratrúmque : quid nos dura refugimus
Ætas ? quid intactum nefasti
Liquimus ? unde manus juventus
Metu Deorum continuit ? quibus
Pepercit aris ?

je ne vay pas soudain me resolvant,



ipsa si velit salus,
Servare prorsus non potest hanc familiam :

Nous ne sommes pas pourtant à l'avanture, à nostre dernier periode. La conservation des estats, est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. C'est, comme dit Platon, chose puissante, et de difficile dissolution, qu'une civile police, elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines : contre l'injure des loix injustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance des magistrats, licence et sedition des peuples.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux : Mesurons nous à ce qui est au dessous : il n'en est point de si miserable, qui ne trouve mille exemples où se consoler. C'est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs. Si disoit Solon, qui dresseroit un tas de tous les maux ensemble, qu'il n'est aucun, qui ne choisist plustost de remporter avec soy les maux qu'il a, que de venir à division legitime, avec tous les autres hommes de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part. Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir. Les dieux s'esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, enimvero Dii nos homines quasi pilas habent.

Les astres ont fatalement destiné l'estat de Rome, pour exemplaire de ce qu'ils peuvent en ce genre : Il comprend en soy toutes les formes et avantures, qui touchent un'estat : Tout ce que l'ordre y peut, et le trouble, et l'heur, et le mal'heur. Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouvemens dequoy celuy là fut agité, et qu'il supporta ? Si l'estendue de la domination, est la santé d'un estat, dequoy je ne suis aucunement d'advis (et me plaist Isocrates, qui instruit Nicocles, non d'envier les Princes, qui ont des dominations larges, mais qui sçavent bien conserver celles qui leur sont escheuës) celuy-là ne fut jamais si sain, que quand il fut le plus malade. La pire de ses formes, luy fut la plus fortunee. A peine recongnoist-on l'image d'aucune police, soubs les premiers Empereurs : c'est la plus horrible et la plus espesse confusion qu'on puisse concevoir. Toutesfois il la supporta : et y dura, conservant, non pas une monarchie resserree en ses limites, mais tant de nations, si diverses, si esloignees, si mal affectionnees, si desordonnement commandees, et injustement conquises.



nec gentibus ullis
Commodat in populum terræ pelagique potentem,
Invidiam fortuna suam
.

Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'un clou. Il tient mesme par son antiquité : comme les vieux bastimens, ausquels l'aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant vivent et se soustiennent en leur propre poix,



nec jam validis radicibus hærens,
Pondere tuta suo est.

D'avantage ce n'est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et le fossé : pour juger de la seureté d'une place, il faut voir, par où on y peut venir, en quel estat est l'assaillant. Peu de vaisseaux fondent de leur propre poix, et sans violence estrangere. Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous : En tous les grands estats, soit de Chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouverez une evidente menasse de changement et de ruyne :



Et sua sunt illis incommoda, parque per omnes
Tempestas.

Les astrologues ont beau jeu, à nous advertir, comme ils font, de grandes alterations, et mutations prochaines : leurs devinations sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela.

Nous n'avons pas seulement à tirer consolation, de cette societé universelle de mal et de menasse : mais encores quelque esperance, pour la duree de nostre estat : d'autant que naturellement, rien ne tombe, là où tout tombe : La maladie universelle est la santé particuliere : La conformité, est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n'en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauver :

Deus hæc fortasse benigna
Reducet in sedem vice
.

Qui sçait, si Dieu voudra qu'il en advienne, comme des corps qui se purgent, et remettent en meilleur estat, par longues et griefves maladies : lesquelles leur rendent une santé plus entiere et plus nette, que celle qu'elles leur avoient osté ?

Ce qui me poise le plus, c'est qu'à conter les symptomes de nostre mal, j'en vois autant de naturels, et de ceux que le ciel nous envoye, et proprement siens, que de ceux que nostre desreiglement, et l'imprudence humaine y conferent. Il semble que les astres mesmes ordonnent, que nous avons assez duré, et outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me poise, que le plus voysin mal, qui nous menace, ce n'est pas alteration en la masse, entiere et solide, mais sa dissipation et divulsion : l'extreme de noz craintes.

Encores en ces revasseries icy crains-je la trahison, de ma memoire, que par inadvertance, elle m'aye faict enregistrer une chose deux fois. Je hay à me recognoistre : et ne retaste jamais qu'envis ce qui m'est une fois eschappé. Or je n'apporte icy rien de nouvel apprentissage. Ce sont imaginations communes : les ayant à l'avanture conceuës cent fois, j'ay peur de les avoir desja enrollees. La redicte est par tout ennuyeuse, fut ce dans Homere : Mais elle est ruyneuse, aux choses qui n'ont qu'une montre superficielle et passagere. Je me desplais de l'inculcation, voire aux choses utiles, comme en Seneque. Et l'usage de son escole Stoïque me desplaist, de redire sur chasque matiere, tout au long et au large, les principes et presuppositions, qui servent en general : et realleguer tousjours de nouveau les arguments et raisons communes et universelles. Ma memoire s'empire cruellement tous les jours :



Pocula Lethæos ut si ducentia somnos,
Arente fauce traxerim
.

Il faudra doresnavant (car Dieu mercy jusques à cette heure, il n'en est pas advenu de faute) qu'au lieu que les autres cherchent temps, et occasion de penser à ce qu'ils ont à dire, je fuye à me preparer, de peur de m'attacher à quelque obligation, de laquelle j'aye à despendre. L'estre tenu et obligé, me fourvoye : et le despendre d'un si foible instrument qu'est ma memoire.

Je ne lis jamais cette histoire, que je ne m'en offence, d'un ressentiment propre et naturel. Lyncestez accusé de conjuration, contre Alexandre, le jour qu'il fut mené en la presence de l'armée, suivant la coustume, pour estre ouy en ses deffences, avoit en sa teste une harangue estudiée, de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles : Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il lucte avec sa memoire, et qu'il la retaste, le voila chargé et tué à coups de pique, par les soldats, qui luy estoyent plus voisins : le tenans pour convaincu. Son estonnement et son silence, leur servit de confession. Ayant eu en prison tant de loysir de se preparer, ce n'est à leur advis, plus la memoire qui luy manque : c'est la conscience qui luy bride la langue, et luy oste la force. Vrayement c'est bien dit. Le lieu estonne, l'assistance, l'expectation, lors mesme qu'il n'y va que de l'ambition de bien dire. Que peut-on faire, quand c'est une harangue, qui porte la vie en consequence ?

Pour moy, cela mesme, que je sois lié à ce que j'ay à dire, sert à m'en desprendre. Quand je me suis commis et assigné entierement à ma memoire, je pends si fort sur elle, que je l'accable : elle s'effraye de sa charge. Autant que je m'en rapporte à elle ; je me mets hors de moy : jusques à essayer ma contenance : Et me suis veu quelque jour en peine, de celer la servitude en laquelle j'estois entravé : Là où mon dessein est, de representer en parlant, une profonde nonchalance d'accent et de visage, et des mouvemens fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes : aymant aussi cher ne rien dire qui vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire : Chose messeante, sur tout à gens de ma profession : et chose de trop grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir : L'apprest donne plus à esperer, qu'il ne porte. On se met souvent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu'en saye. Nihil est his, qui placere volunt, tam adversarium, quàm expectatio.

Ils ont laissé par escrit de l'orateur Curio, que quand il proposoit la distribution des pieces de son oraison, en trois, ou en quatre ; ou le nombre de ses arguments et raisons, il luy advenoit volontiers, ou d'en oublier quel-qu'un, ou d'y en adjouster un ou deux de plus. J'ay tousjours bien evité, de tomber en cet inconvenient : ayant hay ces promesses et prescriptions : Non seulement pour la deffiance de ma memoire : mais aussi pource que cette forme retire trop à l'artiste. Simpliciora militares decent. Baste, que je me suis meshuy promis, de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect : Car quant à parler en lisant son escript : outre ce qu'il est tresinepte, il est de grand desavantage à ceux, qui par nature pouvoient quelque chose en l'action. Et de me jetter à la mercy de mon invention presente, encore moins : Je l'ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir aux soudaines necessitez, et importantes.

Laisse Lecteur courir encore ce coup d'essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de ma peinture. J'adjouste, mais je ne corrige pas : Premierement, par ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouvrage, je trouve apparence, qu'il n'y ayt plus de droict : Qu'il die, s'il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a venduë : De telles gens, il ne faudroit rien acheter qu'apres leur mort : Qu'ils y pensent bien, avant que de se produire. Qui les haste ?

Mon livre est tousjours un : sauf qu'à mesure, qu'on se met à le renouveller, afin que l'achetteur ne s'en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d'y attacher (comme ce n'estqu'une marqueterie mal jointe) quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes, par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement, qu'il s'y mesle quelque transposition de chronologie : mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage.

Secondement, à cause que pour mon regard, je crains de perdre au change : Mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons aussi : Je ne me deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces, que premieres : ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent, comme nous corrigeons les autres. Je suis euvieilly de nombre d'ans, depuis mes premiers publications, qui furent l'an mille cinq cens quatre vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, je n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l'amendement. C'est un mouvement d'yvroigne, titubant, vertigineux, informe : ou des jonchez, que l'air manie casuellement selon soy.

Antiochus avoit vigoureusement escript en faveur de l'Academie : il print sur ses vieux ans un autre party : lequel des deux je suyvisse, seroit ce pas tousjours suivre Antiochus ? Apres avoir estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines, estoit ce pas establir le doubte, non la certitude ? et promettre, qui luy eust donné encore un aage à durer, qu'il estoit tousjours en termes de nouvelle agitation : non tant meilleure, qu'autre.

La faveur publique m'a donné un peu plus de hardiesse que je n'esperois : mais ce que je crains le plus, c'est desaouler. J'aymerois mieux poindre que lasser. Comme a faict un sçavant homme de mon temps. La louange est tousjours plaisante, de qui, et pourquoy elle vienne : Si faut-il pour s'en aggreer justement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommander. L'estimation vulgaire et commune, se voit peu heureuse en rencontre : Et de mon temps, je suis trompé, si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes je rends graces à des honnestes hommes, qui daignent prendre en bonne part, mes foibles efforts. Il n'est lieu où les fautes de la façon paroissent tant, qu'en une matiere qui de soy n'a point de recommandation : Ne te prens point à moy, Lecteur, de celles qui se coulent icy, par la fantasie, ou inadvertance d'autruy : chasque main, chasque ouvrier, y apporte les siennes. Je ne me mesle, ny d'orthographe (et ordonne seulement qu'ils suivent l'ancienne) ny de la punctuation : je suis peu expert en l'un et en l'autre. Où ils rompent du tout le sens, je m'en donne peu de peine, car aumoins ils me deschargent : Mais où ils en substituent un faux, comme ils font si souvent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Toutesfois quand la sentence n'est forte à ma mesure, un honneste homme la doit refuser pour mienne. Qui cognoistra combien je suis peu laborieux, combien je suis faict à ma mode, croira facilement, que je redicterois plus volontiers, encore autant d'Essais, que de m'assujettir à resvivre ceux-cy, pour cette puerile correction.

Je disois donc tantost, qu'estant planté en la plus profonde miniere de ce nouveau metal, non seulement je suis privé de grande familiarité, avec gens d'autres moeurs que les miennes : et d'autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d'un noeud, qui commande tout autre noeud. Mais encore je ne suis pas sans hazard, parmy ceux, à qui tout est esgalement loisible : et desquels la plus part ne peut empirer meshuy son marché, vers nostre justice : D'ou naist l'extreme degré de licence. Comptant toutes les particulieres circonstances qui me regardent, je ne trouve homme des nostres, à qui la deffence des loix, couste, et en gain cessant, et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu'à moy. Et tels font bien les braves, de leur chaleur et aspreté, qui font beaucoup moins que moy, en juste balance.

Comme maison de tout temps libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car je ne me suis jamais laissé induire, d'en faire un outil de guerre : laquelle je vois chercher plus volontiers, où elle est le plus esloingnee de mon voisinage) ma maison a merité assez d'affection populaire : et seroit bien mal-aisé de me gourmander sur mon fumier : Et j'estime à un merveilleux chef d'oeuvre, et exemplaire, qu'elle soit encore vierge de sang, et de sac, soubs un si long orage, tant de changemens et agitations voisines. Car à dire vray, il estoit possible à un homme de ma complexion, d'eschaper à une forme constante, et continue, telle qu'elle fust : Mais les invasions et incursions contraires, et alternations et vicissitudes de la fortune, au tour de moy, ont jusqu'à cette heure plus exasperé qu'amolly l'humeur du pays : et me rechargent de dangers, et difficultez invincibles. J'eschape : Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune : voire, et par ma prudence, que par justice : Et me desplaist d'estre hors la protection des loix, et soubs autre sauvegarde que la leur. Comme les choses sont, je vis plus qu'à demy, de la faveur d'autruy : qui est une rude obligation. Je ne veux debvoir ma seureté, ny à la bonté, et benignité des grands, qui s'aggreent de ma legalité et liberté : ny à la facilité des moeurs de mes predecesseurs, et miennes : car quoy si j'estois autre ? Si mes deportemens et la franchise de ma conversation, obligent mes voisins, ou la parenté : c'est cruauté qu'ils s'en puissent acquitter, en me laissant vivre, et qu'ils puissent dire : Nous luy condonons la libre continuation du service divin, en la chapelle de sa maison, toutes les Eglises d'autour, estants par nous desertées : et luy condonons l'usage de ses biens, et sa vie, comme il conserve nos femmes, et nos boeufs au besoing. De longue main chez moy, nous avons part à la louange de Lycurgus Athenien, qui estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens.



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