Montaigne les Essais livre III



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Voicy encore une faveur de mon mal, particuliere. C'est qu'à peu pres, il faict son jeu à part, et me laisse faire le mien ; où il ne tient qu'à faute de courage : En sa plus grande esmotion, je l'ay tenu dix heures à cheval : Souffrez seulement, vous n'avez que faire d'autre regime : Jouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela, si vous pouvez ; vostre desbauche y servira plus, qu'elle n'y nuira. Dictes en autant à un verolé, à un goutteux, à un hernieux. Les autres maladies, ont des obligations plus universelles ; gehennent bien autrement noz actions ; troublent tout nostre ordre, et engagent à leur consideration, tout l'estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser la peau ; elle vous laisse l'entendement, et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esveille pustost qu'elle ne vous assoupit. L'ame est frapée de l'ardeur d'une fiebvre, et atterrée d'une epilepsie, et disloquée par une aspre micraine, et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse, et les plus nobles parties : Icy, on ne l'attaque point. S'il luy va mal, à sa coulpe : Elle se trahit elle mesme, s'abandonne, et se desmonte. Il n'y a que les fols qui se laissent persuader, que ce corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre par breuvages. Parquoy depuis qu'il est esbranlé, il n'est que de luy donner passage, aussi bien le prendra-il.

Je remarque encore cette particuliere commodité ; que c'est un mal, auquel nous avons peu à deviner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres maux nous jettent, par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n'avons que faire de consultations et interpretations doctorales : les sens nous montrent que c'est, et où c'est.

Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse, j'essaye d'endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y pourvoyrons d'autres eschappatoires.

Qu'il soit vray. Voicy depuis de nouveau, que les plus legers mouvements espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela ? je ne laisse de me mouvoir comme devant, et picquer apres mes chiens, d'une juvenile ardeur, et insolente. Et trouve que j'ay grand raison, d'un si important accident : qui ne me couste qu'une sourde poisanteur, et alteration en cette partie. C'est quelque grosse pierre, qui foulle et consomme la substance de mes roignons : et ma vie, que je vuide peu à peu : non sans quelque naturelle douceur, comme un excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-je quelque chose qui crousle ; ne vous attendez pas que j'aille m'amusant à recognoistre mon poux, et mes urines, pour y prendre quelque prevoyance ennuyeuse. Je seray assez à temps à sentir le mal, sans l'allonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desja de ce qu'il craint. Joint que la dubitation et ignorance de ceux, qui se meslent d'expliquer les ressorts de nature, et ses internes progrez : et tant de faux prognostiques de leur art, nous doit faire cognoistre, qu'ell'a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande incertitude, varieté et obscurité, de ce qu'elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est un signe indubitable de l'approche de la mort : de tous les autres accidents, je voy peu de signes de l'advenir, surquoy nous ayons à fonder nostre divination.

Je ne me juge que par vray sentiment, non par discours : A quoy faire ? puisque je n'y veux apporter que l'attente et la patience. Voulez vous sçavoir combien je gaigne à celà ? Regardez ceux qui font autrement, et qui dependent de tant de diverses persuasions et conseils : combien souvent l'imagination les presse sans le corps. J'ay maintesfois prins plaisir estant en seurté, et delivre de ces accidens dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors en moy : Je souffrois l'arrest de leurs horribles conclusions, bien à mon aise ; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace, et mieux instruict de la vanité de cet art.

Il n'est rien qu'on doive tant recommander à la jeunesse, que l'activeté et la vigilance. Nostre vie, n'est que mouvement. Je m'esbransle difficilement, et suis tardif par tout : à me lever, à me coucher, et à mes repas. C'est matin pour moy que sept heures : et où je gouverne ; je ne disne, ny avant onze, ny ne souppe, qu'apres six heures. J'ay autrefois attribué la cause des fiebvres, et maladies où je suis tombé, à la pesanteur et assoupissement, que le long sommeil m'avoit apporté. Et me suis tousjours repenty de me rendormir le matin. Platon veut plus de mal à l'excés du dormir, qu'à l'excés du boire. J'ayme à coucher dur, et seul ; voire sans femme, à la royalle : un peu bien couvert. On ne bassine jamais mon lict ; mais depuis la vieillesse, on me donne quand j'en ay besoing, des draps, à eschauffer les pieds et l'estomach. On trouvoit à redire au grand Scipion, d'estre dormart, non à mon advis pour autre raison, sinon qu'il faschoit aux hommes, qu'en luy seul, il n'y eust aucune chose à redire. Si j'ay quelque curiosité en mon traictement, c'est plustost au coucher qu'à autre chose ; mais je cede et m'accommode en general, autant que tout autre, à la necessité. Le dormir a occupé une grande partie de ma vie : et le continuë encores en cet aage, huict ou neuf heures, d'une haleine. Je me retire avec utilité, de cette propension paresseuse : et en vaulx evidemment mieux. Je sens un peu le coup de la mutation : mais c'est faict en trois jours. Et n'en voy gueres, qui vive à moins, quand il est besoin : et qui s'exerce plus constamment, ny à qui les corvées poisent moins. Mon corps est capable d'une agitation ferme ; mais non pas vehemente et soudaine. Je fuis meshuy, les exercices violents, et qui me meinent à la sueur : mes membres se lassent avant qu'ils s'eschauffent. Je me tiens debout, tout le long d'un jour, et ne m'ennuye point à me promener : Mais sur le pavé, depuis mon premier aage, je n'ay aymé d'aller qu'à cheval. A pied, je me crotte jusques aux fesses : et les petites gens, sont subjects par ces ruës, à estre chocquez et coudoyez à faute d'apparence. Et ay aymé à me reposer, soit couché, soit assis, les jambes autant ou plus haultes que le siege.

Il n'est occupation plaisante comme la militaire : occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n'est point d'utilité, ny plus juste, ny plus universelle, que la protection du repos, et grandeur de son pays. La compagnie detant d'hommes vous plaist, nobles, jeunes actifs : la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques : la liberté de cette conversation, sans art, et une façon de vie, masle et sans ceremonie : la varieté de mille actions diverses : cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles, et l'ame : l'honneur de cet exercice : son aspreté mesme et sa difficulté, que Platon estime si peu, qu'en sa republique il en faict part aux femmes et aux enfants. Vous vous conviez aux rolles, et hazards particuliers, selon que vous jugez de leur esclat, et de leur importance : soldat volontaire : et voyez quand la vie mesme y est excusablement employée,

pulchrùmque mori succurrit in armis.

De craindre les hazards communs, qui regardent une si grande presse ; de n'oser ce que tant de sortes d'ames osent, et tout un peuple, c'est à faire à un coeur mol, et bas outre mesure. La compagnie asseure jusques aux enfans. Si d'autres vous surpassent en science, en grace, en force, en fortune ; vous avez des causes tierces, à qui vous en prendre ; mais de leur ceder en fermeté d'ame, vous n'avez à vous en prendre qu'à vous. La mort est plus abjecte, plus languissante, et penible dans un lict, qu'en un combat : les fiebvres et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu'une harquebuzade : Qui seroit faict, à porter valeureusement, les accidents de la vie commune, n'auroit point à grossir son courage, pour se rendre gendarme. Vivere, mi Lucilli, militare est.

Il ne me souvient point de m'estre jamais veu galleux : Si est la gratterie, des gratifications de nature les plus douces, et autant à main. Mais ell'a la penitence trop importunément voisine. Je l'exerce plus aux oreilles, que j'ay au dedans pruantes, par secousses.

Je suis nay de tous les sens, entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon, comme est ma teste : et le plus souvent, so maintiennent au travers de mes fiebvres, et aussi mon haleine. J'ay outrepassé l'aage auquel des nations, non sans occasion, avoient prescript une si juste fin à la vie, qu'elles ne permettoyent point qu'on l'excedast. Si ay-je encore des remises : quoy qu'inconstantes et courtes, si nettes, qu'il y a peu à dire de la santé et indolence de ma jeunesse. Je ne parle pas de la vigueur et allegresse : ce n'est pas raison qu'elle me suyve hors ses limites :



Non hæc amplius est liminis, aut aquæ
Cælestis, patiens latus
.

Mon visage et mes yeux me descouvrent incontinent. Tous mes changemens commencent par là : et un peu plus aigres, qu'ils ne sont en effect. Je fais souvent pitié à mes amis, avant que j'en sente la cause. Mon miroüer ne m'estonne pas : car en la jeunesse mesme, il m'est advenu plus d'une fois, de chausser ainsin un teinct, et un port trouble, et de mauvais prognostique, sans grand accident : en maniere que les medecins, qui ne trouvoyent au dedans cause qui respondist à cette alteration externe, l'attribuoient à l'esprit, et à quelque passion secrette, qui me rongeast au dedans. Ils se trompoyent. Si le corps se gouvernoit autant selon moy, que faict l'ame, nous marcherions un peu plus à nostre aise. Je l'avois lors, non seulement exempte de trouble, mais encore pleine de satisfaction, et de feste : comme elle est le plus ordinairement : moytié de sa complexion, moytié de son dessein :



Nec vitiant artus ægræ contagia mentis.

Je tiens, que cette sienne temperature, a relevé maintesfois le corps de ses cheutes : Il est souvent abbatu ; que si elle n'est enjouée, elle est au moins en estat tranquille et reposé. J'euz la fiebvre quarte, quatre ou cinq mois, qui m'avoit tout desvisagé : l'esprit alla tousjours non paisiblement, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy, l'affoiblissement et langueur ne m'attristent guere. Je vois plusieurs deffaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que je craindrois moins que mille passions, et agitations d'esprit que je vois en usage. Je prens party de ne plus courre, c'est assez que je me traine ; ny ne me plains de la decadance naturelle qui me tient,



Quis tumidum guttur miratur in Alpibus ?

Non plus, que je ne regrette, que ma durée ne soit aussi longue et entiere que celle d'un chesne.

Je n'ay point à me plaindre de mon imagination : j'ay eu peu de pensées en ma vie qui m'ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n'ont esté du desir, qui m'esveillast sans m'affliger. Je songe peu souvent ; et lors c'est des choses fantastiques et des chimeres, produictes communément de pensées plaisantes : plustost ridicules que tristes. Et tiens qu'il est vray, que les songes sont loyaux interpretes de noz inclinations ; mais il y a de l'art à les assortir et entendre.

Res quæ in vita usurpant homines, cogitant, curant, vident,
Quæque agunt vigilantes, agitántque, ea sicut in somno accidunt,
Minus mirandum est
.

Platon dit davantage, que c'est l'office de la prudence, d'en tirer des instructions divinatrices pour l'advenir. Je ne voy rien à cela, sinon les merveilleuses experiences, que Socrates, Xenophon, Aristote en recitent, personnages d'authorité irreprochable. Les histoires disent, que les Atlantes ne songent jamais : qui ne mangent aussi rien, qui aye prins mort. Ce que j'adjouste, d'autant que c'est à l'adventure l'occasion, pourquoy ils ne songent point. Car Pythagoras ordonnoit certaine preparation de nourriture, pour faire les songes à propos. Les miens sont tendres : et ne m'apportent aucune agitation de corps, ny expression de voix. J'ay veu plusieurs de mon temps, en estre merveilleusement agitez. Theon le philosophe, se promenoit en songeant : et le valet de Pericles sur les tuilles mesmes et faiste de la maison.

Je ne choisis guere à table ; et me prens à la premiere chose et plus voisine : et me remue mal volontiers d'un goust à un autre. La presse des plats, et des services me desplaist, autant qu'autre presse : Je me contente aisément de peu de mets ; et hay l'opinion de Favorinus, qu'en un festin, il faut qu'on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu'on vous en substitue tousjours une nouvelle : Et que c'est un miserable soupper, si on n'a saoullé les assistans de crouppions de divers oyseaux ; et que le seul bequefigue merite qu'on le mange entier. J'use familierement de viandes sallées ; si ayme-je mieux le pain sans sel. Et mon boulanger chez moy, n'en sert pas d'autre pour ma table, contre l'usage du pays. On a eu en mon enfance principalement à corriger, le refus, que je faisois des choses que communément on ayme le mieux, en cet aage ; succres, confitures, pieces de four. Mon gouverneur combatit cette hayne de viandes delicates, comme une espece de delicatesse. Aussi n'est elle autre chose, que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à un enfant, certaine particuliere et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est, qui font les laborieux, et les patiens pour regretter le boeuf, et le jambon, parmy les perdris. Ils ont bon temps : c'est la delicatesse des delicats ; c'est le goust d'une molle fortune, qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées, Per quæ luxuria divitiarum tædio ludit. Laisser à faire bonne chere de ce qu'un autre la faict ; avoir un soing curieux de son traictement ; c'est l'essence de ce vice ;

Si modica cænare times olus omne patella.

Il y a bien vrayement cette difference, qu'il vaut mieux obliger son desir, aux choses plus aisées à recouvrer ; mais c'est tousjours vice de s'obliger. J'appellois autresfois, delicat un mien parent, qui avoit desapris en noz galeres, à se servir de noz licts, et se despouiller pour se coucher.

Si j'avois des enfans masles, je leur desirasse volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n'a de moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde) m'envoya dés le berceau, nourrir à un pauvre village des siens, et m'y tint autant que je fus en nourrisse, et encores audelà : me dressant à la plus basse et commune façon de vivre : Magna pars libertatis est bene moratus venter. Ne prenez jamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture : laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles : laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l'austerité ; qu'ils ayent plustost à descendre de l'aspreté, qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encore à une autre fin. De me rallier avec le peuple, et cette condition d'hommmes, qui a besoin de nostre ayde : et estimoit que je fusse tenu de regarder plustost, vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy, qui me tourne le dos. Et fut cette raison, pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher.

Son dessein n'a pas du tout mal succedé : Je m'adonne volontiers aux petits ; soit pour ce qu'il y a plus de gloire : soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le party que je condemneray en noz guerres, je le condemneray plus asprement, fleurissant et prospere. Il sera pour me concilier aucunement à soy quand je le verray miserable et accablé. Combien volontiers je considere la belle humeur de Chelonis, fille et femme de Roys de Sparte ! Pendant que Cleombrotus son mary, aux desordres de sa ville, eut avantage sur Leonidas son pere, elle fit la bonne fille ; se r'allie avec son pere, en son exil, en sa misere, s'opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner ? la voyla changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mary : lequel elle suivit par tout, où sa ruine le porta : N'ayant ce me semble autre choix, que de se jetter au party, où elle faisoit le plus de besoin, et où elle se montroit plus pitoyable. Je me laisse plus naturellement aller apres l'exemple de Flaminius, qui se prestoit à ceux qui avoyent besoin de luy, plus qu'à ceux qui luy pouvoient bien-faire : que je ne fais à celuy de Pyrrhus, propre à s'abaisser soubs les grands, et à s'enorgueillir sur les petits.

Les longues tables m'ennuyent, et me nuisent : Car soit pour m'y estre accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, je mange autant que j'y suis. Pourtant chez moy, quoy qu'elle soit des courtes, je m'y mets volontiers un peu apres les autres ; sur la forme d'Auguste : Mais je ne l'imite pas, en ce qu'il en sortoit aussi avant les autres. Au rebours, j'ayme à me reposer long temps apres, et en ouyr comter : Pourveu que je ne m'y mesle point ; car je me lasse et me blesse de parler, l'estomach plain ; autant comme je trouve l'exercice de crier, et contester, avant le repas, tressalubre et plaisant. Les anciens Grecs et Romains avoyent meilleure raison que nous, assignans à la nourriture, qui est une action principale de la vie, si autre extraordinaire occupation ne les en divertissoit, plusieurs heures, et la meilleure partie de la nuict : mangeans et beuvans moins hastivement que nous, qui passons en poste toutes noz actions : et estendans ce plaisir naturel, à plus de loisir et d'usage, y entresemans divers offices de conversation, utiles et aggreables.

Ceux qui doivent avoir soing de moy, pourroyent à bon marché me desrober ce qu'ils pensent m'estre nuisible : car en telles choses, je ne desire jamais, ny ne trouve à dire, ce que je ne vois pas : Mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence : Si que quand je veux jeusner, il me faut mettre à part des souppeurs ; et qu'on me presente justement, autant qu'il est besoin pour une reglée collation : car si je me mets à table, j'oublie ma resolution.

Quand j'ordonne qu'on change d'apprest à quelque viande ; mes gens sçavent, que c'est à dire, que mon appetit est allanguy, et que je n'y toucheray point. En toutes celles qui le peuvent souffrir, je les ayme peu cuittes. Et les ayme fort mortifiées ; et jusques à l'alteration de la senteur, en plusieurs. Il n'y a que la dureté qui generalement me fasche (de toute autre qualité, je suis aussi nonchalant et souffrant qu'homme que j'aye cogneu) si que contre l'humeur commune, entre les poissons mesme, il m'advient d'en trouver, et de trop frais, et de trop fermes. Ce n'est pas la faute de mes dents, que j'ay eu tousjours bonnes jusques à l'excellence ; et que l'aage ne commence de menasser qu'à cette heure. J'ay apprins dés l'enfance, à les frotter de ma serviette, et le matin, et à l'entrée et issuë de la table.

Dieu faict grace à ceux, à qui il soustrait la vie par le menu. C'est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d'autant moins plaine et nuisible : elle ne tuera plus qu'un demy, ou un quart d'homme. Voila une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort : c'estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon estre, et plusieurs autres, sont desja mortes, autres demy mortes, des plus actives, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que je fons, et eschappe à moy. Quelle bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette cheute, desja si avancée, comme si elle estoit entiere ? Je ne l'espere pas.

A la verité, je reçoy une principale consolation aux pensées de ma mort, qu'elle soit des justes et naturelles : et que mes-huy je ne puisse en cela, requerir ny esperer de la destinée, faveur qu'illegitime. Les hommes se font accroire, qu'ils ont eu autres-fois, comme la stature, la vie aussi plus grande. Mais ils se trompent, et Solon, qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l'extreme durée à soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si universellement cet , du temps passé : et qui ay tant prins pour la plus parfaicte, la moyenne mesure : pretendray-je une desmesurée et prodigieuse vieillesse ? Tout ce qui vient au revers du cours de nature, peut estre fascheux : mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousjours plaisant. Omnia, quæ secundum naturam fiunt, sunt habenda in bonis. Par ainsi, dit Platon, la mort, que les playes ou maladies apportent, soit violente : mais celle, qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus legere, et aucunement delicieuse. Vitam adolescentibus, vis aufert, senibus maturitas.

La mort se mesle et confond par tout à nostre vie : le declin præoccupe son heure, et s'ingere au cours de nostre avancement mesme. J'ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans : je les compare avec celuy d'asteure : Combien de fois, ce n'est plus moy : combien est mon image presente plus eslongnée de celles là, que de celle de mon trespas. C'est trop abusé de nature, de la tracasser si loing, qu'elle soit contrainte de nous quitter : et abandonner nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos jambes, et le reste, à la mercy d'un secours estranger et mandié : et nous resigner entre les mains de l'art, las de nous suyvre.

Je ne suis excessivement desireux, ny de salades, ny de fruits : sauf les melons. Mon pere haïssoit toute sorte de sauces, je les ayme toutes. Le trop manger m'empesche : mais par sa qualité, je n'ay encore cognoissance bien certaine, qu'aucune viande me nuise : comme aussi je ne remarque, ny lune plaine, ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouvemens en nous, inconstans et incognuz. Car des refors, pour exemple, je les ay trouvez premierement commodes, depuis fascheux, à present de rechef commodes. En plusieurs choses, je sens mon estomach et mon appetit aller ainsi diversifiant : J'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. Je suis friand de poisson, et fais mes jours gras des maigres : et mes festes des jours de jeusne. Je croy ce qu'aucuns disent, qu'il est de plus aisée digestion que la chair. Comme je fais conscience de manger de la viande, le jour de poisson : aussi fait mon goust, de mesler le poisson à la chair : Ceste diversité me semble trop eslongnée.

Dés ma jeunesse, je desrobois par fois quelque repas : ou à fin d'esguiser mon appetit au lendemain (car comme Epicurus jeusnoit et faisoit des repas maigres, pour accoustumer sa volupté à se passer de l'abondance : moy au rebours, pour dresser ma volupté, à faire mieux son profit, et se servir plus alaigrement, de l'abondance) ou je jeusnois, pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d'esprit : car et l'un et l'autre, s'apparesse cruellement en moy, par la repletion (Et sur tout, je hay ce sot accouplage, d'une Deesse si saine et si alegre, avec ce petit Dieu indigest et roteur, tout bouffy de la fumée de sa liqueur) ou pour guarir mon estomach malade : ou pour estre sans compaignie propre. Car je dy comme ce mesme Epicurus, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange, qu'avec qui on mange. Et louë Chilon, de n'avoir voulu promettre de se trouver au festin de Periander, avant que d'estre informé, qui estoyent les autres conviez. Il n'est point de si doux apprest pour moy, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé.

Je croys qu'il est plus sain, de manger plus bellement et moins : et de manger plus souvent : Mais je veux faire valoir l'appetit et la faim : je n'aurois nul plaisir à trainer à la medecinale, trois ou quatre chetifs repas par jour, ainsi contrains. Qui m'asseureroit, que le goust ouvert, que j'ay ce matin, je le retrouvasse encore à souper ? Prenons, sur tout les vieillards : prenons le premier temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d'almanachs les esperances et les prognostiques. L'extreme fruict de ma santé, c'est la volupté : tenons nous à la premiere presente et cognuë. J'evite la constance en ces loix de jeusne. Qui veut qu'une forme luy serve, fuye à la continuer ; nous nous y durcissons, nos forces s'y endorment : six mois apres, vous y aurez si bien acoquiné vostre estomach, que vostre proffit, ce ne sera que d'avoir perdu la liberté d'en user autrement sans dommage.



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