De la grammatologie



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DE LA GRAMMATOLOGIE

déjà le Phèdre (275 a). La contamination par l'écriture, son

ou sa menace, sont dénoncés avec des accents de moraliste et de

prédicateur par le linguiste genevois. L'accent compte : tout

se passe comme si, au moment où la science moderne du

logos veut accéder à son autonomie et à sa scientificité, il

fallait encore faire le procès d'une hérésie. Cet accent com-

mençait à se laisser entendre lorsque, au moment de nouer

déjà dans la même possibilité l'epistémè et le logos, le Phèdre

dénonçait l'écriture comme intrusion de la technique artificieuse,

effraction d'une espèce tout à fait originale, violence archéty-

pique : irruption du dehors dans le dedans, entamant l'inté-

riorité de l'âme, la présence vivante de l'âme à soi dans le

logos vrai, l'assistance que se porte à elle-même la parole. En

s'emportant ainsi, la véhémente argumentation de Saussure vise

plus qu'une erreur théorique, plus qu'une faute morale : une

sorte de souillure et d'abord un péché. Le péché a souvent

été défini — entre autres par Malebranche et par Kant —

l'inversion des rapports naturels entre l'âme et le corps dans

la passion. Saussure accuse ici l'inversion des rapports naturels

entre la parole et l'écriture. Ce n'est pas une simple analogie :

l'écriture, la lettre, l'inscription sensible ont toujours été consi-

dérées par la tradition occidentale comme le corps et la matière

extérieurs à l'esprit, au souffle, au verbe et au logos. Et le

problème de l'âme et du corps est sans doute dérivé du pro-

blème de l'écriture auquel il semble — inversement — prêter

ses métaphores.

L'écriture, matière sensible et extériorité artificielle : un

« vêtement ». On a parfois contesté que la parole fût un vête-

ment pour la pensée. Husserl, Saussure, Lavelle n'y ont pas

manqué. Mais a-t-on jamais douté que l'écriture fût un vête-

ment de la parole ? C'est même pour Saussure un vêtement

de perversion, de dévoiement, habit de corruption et de dégui-

sement, un masque de fête qu'il faut exorciser, c'est-à-dire

conjurer par la bonne parole : « L'écriture voile la vue de la

langue : elle n'est pas un vêtement mais un travestissement »

(p. 51). Etrange « image ». On soupçonne déjà que si l'écri-

ture est « image » et « figuration » extérieure, cette « repré-

sentation » n'est pas innocente. Le dehors entretient avec le

dedans un rapport qui, comme toujours, n'est rien moins que

de simple extériorité. Le sens du dehors a toujours été dans le

dedans prisonnier hors du dehors, et réciproquement.



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LINGUISTIQUE ET GRAMMATOI.OGIE

Donc une science du langage devrait retrouver des rapports



naturels, ce qui veut dire simples et originels, entre la parole

et l'écriture, ce qui veut dire entre un dedans et un dehors.

Elle devrait restaurer sa jeunesse absolue et sa pureté d'ori-

gine en-deçà d'une histoire et d'une chute qui auraient per-

verti les rapports entre le dehors et le dedans. Donc il y aurait

une nature des rapports entre signes linguistiques et signes

graphiques, et c'est le théoricien de l'arbitraire du signe qui

nous le rappelle. Selon les présuppositions historico-métaphy-

siques que nous évoquions plus haut, il y aurait d'abord un

lien naturel du sens aux sens et c'est celui qui passe du sens

au son : « Le lien naturel, dit Saussure, le seul véritable, celui

du son » (p. 46). Ce lien naturel du signifié (concept ou sens)

au signifiant phonique conditionnerait le rapport naturel subor-

donnant l'écriture (image visible, dit-on) à la parole. C'est ce

rapport naturel qui aurait été inversé par le péché originel

de l'écriture : « L'image graphique finit par s'imposer aux

dépens du son... et le rapport naturel est renversé » (p. 47).

Malebranche expliquait le péché originel par l'inattention, par

la tentation de facilité et de paresse, par ce rien qu'a été la

« distraction » d'Adam, seul coupable devant l'innocence du

verbe divin : celui-ci n'a exercé aucune force, aucune efficace,

puisqu'il ne s'est rien passé. Ici aussi, on a cédé à la facilité,

qui est curieusement, mais comme toujours, du côté de l'arti-

fice technique et non dans l'inclination du mouvement naturel

ainsi contrarié ou dévié :

« D'abord l'image graphique des mots nous frappe comme

un objet permanent et solide, plus propre que le son à

constituer l'unité de la langue à travers le temps. Ce lien a

beau être superficiel et créer une unité purement factice ;

il est beaucoup plus facile à saisir que le lien naturel, le seul

véritable, celui du son » (p. 46. Nous soulignons).

Que « l'image graphique des mots nous frappe comme un

objet permanent et solide, plus propre que le son à constituer

l'unité de la langue à travers le temps », n'est-ce pourtant pas

là aussi un phénomène naturel ? C'est qu'en vérité une mau-

vaise nature, « superficielle » et « factice » et « facile », par

imposture efface la bonne nature : celle qui lie le sens au son,

la « pensée-son ». Fidélité à la tradition qui toujours a fait

communiquer l'écriture avec la violence fatale de l'institution

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DE LA GRAMMATOLOGIE

politique. Il s'agirait bien, comme pour Rousseau par exemple,

d'une rupture avec la nature, d'une usurpation allant de pair

avec l'aveuglement théorique sur l'essence naturelle du langage,

en tout cas sur le lien naturel entre les « signes institués »

de la voix et « le premier langage de l'homme », le « cri de

la nature » (Second Discours). Saussure : « Mais le mot écrit

se mêle si intimement au mot parlé dont il est l'image qu'il

finit par usurper le rôle principal » (p. 45. Nous soulignons).

Rousseau : « L'écriture n'est que la représentation de la parole ;

il est bizarre qu'on donne plus de soin à déterminer l'image

que l'objet ». Saussure : « Quand on dit qu'il faut pro-

noncer une lettre de telle ou telle façon, on prend l'image pour

le modèle... Pour expliquer cette bizarrerie, on ajoute que dans ce

cas il s'agit d'une prononciation exceptionnelle. » (p. 52

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). Ce

qui est insupportable et fascinant, c'est bien cette intimité enche-

vêtrant l'image à la chose, la graphie à la phonie, au point que

par un effet de miroir, d'inversion et de perversion, la parole

semble à son tour le speculum de l'écriture qui « usurpe ainsi

le rôle principal ». La représentation s'enlace à ce qu'elle

représente, au point que l'on parle comme on écrit, on pense

comme si le représenté n'était que l'ombre ou le reflet du

représentant. Promiscuité dangereuse, néfaste complicité entre

le reflet et le reflété qui se laisse narcissiquement séduire. Dans

2. Etendons notre citation pour y rendre sensibles le ton et

l'affect de ces propositions théoriques. Saussure s'en prend à l'écri-

ture : « Un autre résultat, c'est que moins l'écriture représente ce

qu'elle doit représenter, plus se renforce la tendance à la prendre

pour base ; les grammairiens s'acharnent à attirer l'attention sur la

forme écrite. Psychologiquement, la chose s'explique très bien, mais

elle a des conséquences fâcheuses. L'emploi qu'on fait des mots

« prononcer » et « prononciation » est une consécration de cet abus

et renverse le rapport légitime et réel existant entre l'écriture et la

langue. Quand on dit qu'il faut prononcer une lettre de telle ou

de telle façon, on prend l'image pour le modèle. Pour que oi

puisse se prononcer wa, il faudrait qu'il existât pour lui-même. En

réalité, c'est wa qui s'écrit oi. » Au lieu de méditer cette étrange pro-

position, la possibilité d'un tel texte (« c'est wa qui s'écrit oi »),

Saussure enchaîne : « Pour expliquer cette bizarrerie, on ajoute que

dans ce cas il s'agit d'une prononciation exceptionnelle de o et de i ;

encore une expression fausse, puisqu'elle implique une dépendance

de la langue à l'égard de la forme écrite. On dirait qu'on se permet

quelque chose contre l'écriture, comme si le signe graphique était

la norme. » (p. 52).



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