De la grammatologie



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L' « ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES »

on n'invente les accents, que quand l'accent est déjà perdu

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.

(Ch. VII. Nous soulignons.) Les accents sont, comme la ponc-



tuation, un mal d'écriture : non seulement une invention

de copistes mais de copistes étrangers à la langue qu'ils trans-

crivaient ; le copiste ou son lecteur sont par essence étrangers

à l'usage vivant de la langue. Ils s'affairent toujours, pour la

farder, autour d'une parole moribonde : « ... Quand

les Romains commencèrent à étudier le grec, les copistes,

pour leur en indiquer la prononciation, inventèrent les signes

des accents, des esprits, et de la prosodie ; mais il ne s'en

suivrait nullement que ces signes fussent en usage parmi les

Grecs, qui n'en avaient aucun besoin. » Pour les raisons que

l'on sait, le personnage du copiste ne pouvait pas ne pas fas-

ciner Rousseau. En particulier mais non seulement dans

l'ordre musical, le moment de la copie est un moment dange-

reux, comme celui de l'écriture qui d'une certaine manière

est déjà une transcription, l'imitation d'autres signes ; reprodui-

sant des signes, produisant des signes de signes, le copiste est

toujours tenté d'ajouter des signes supplémentaires pour amé-

liorer la restitution de l'original. Le bon copiste doit résister à

la tentation du signe supplémentaire. Il doit au contraire, dans

l'usage des signes, se montrer économe. Dans l'admirable article

« copiste » du Dictionnaire de musique, avec la minutie et la

volubilité d'un artisan expliquant son métier à l'apprenti, Rous-

seau conseille de « n'écrire jamais de notes inutiles r, « de

ne pas inutilement multiplier les signes

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 ».


La ponctuation est le meilleur exemple d'une marque non-

phonétique à l'intérieur de l'écriture. Son impuissance à trans-

crire l'accent et l'inflexion isole ou analyse la misère de l'écri-

ture réduite à ses propres moyens. A la différence de Duclos

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44. Le mot « suppléer » apparaît aussi dans le texte sur la

Prononciation à propos de l'accent (p. 1249).

45. Cf. aussi le Projet concernant de nouveaux signes pour la



musique (1742), la Dissertation sur la musique moderne (1743),

Emile, p. 162 (tout le développement qui commence par « On

pense bien qu'étant si peu pressé de lui apprendre à lire l'écriture,

je ne le serais pas non plus de lui apprendre à lire la musique »),

et J. Starobinski, La transparence et l'obstacle, p. 177 sq.

46. A propos de l'accent oratoire qui « modifie la substance

même du discours, sans altérer sensiblement l'accent prosodique »,

Duclos concluait : « Nous marquons dans l'écriture l'interrogation

et la surprise ; mais combien avons-nous de mouvements de l'âme,

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DE LA GRAMMATOLOGIE

dont il s'inspire encore, Rousseau accuse ici, plutôt que l'essence

de la ponctuation, l'état d'imperfection dans lequel on l'a laissée :

il faudrait inventer un point vocatif pour « distinguer par écrit

un homme qu'on nomme d'un homme qu'on appelle ». Et même

un point d'ironie. Car tout en se méfiant de l'écriture, et dans

cette mesure même, Rousseau veut en épuiser toutes les res-

sources d'univocité, de clarté, de précision. Ces valeurs sont

négatives quand elles refroidissent l'expression de la passion ;

mais elles sont positives quand elles évitent le trouble, l'équi-

voque, l'hypocrisie, et la dissimulation de la parole ou du

chant originels. Le Dictionnaire de musique recommande

« l'exactitude des rapports » et la « netteté des signes »

(art. copiste).

La différence entre l'accent et les accents sépare donc la

parole et l'écriture comme la qualité et la quantité, la force et

l'espacement. « Nos prétendus accents ne sont que des voyelles,

ou des signes de quantité ; ils ne marquent aucune variété de

sons. » La quantité est liée à l'articulation. Ici à l'articulation en

sons et non, comme tout à l'heure, à l'articulation en mots.

Rousseau tient compte de ce que A. Martinet appelle la double

articulation de la langue : en sons et en mots. L'opposition des

« voyelles » ou des « voix » à l'accent ou à la « diversité

des sons » suppose évidemment que la voyelle ne soit pas une

pure voix mais déjà une voix soumise au travail différentiel de

l'articulation. La voix ou la voyelle ne s'opposent pas ici, comme

elles le font dans un autre contexte, à la consonne.

Tout le chapitre VII « De la Prosodie moderne », qui critique

les grammairiens français et joue un rôle décisif dans l'Essai,

est fortement inspiré de Duclos. Les emprunts sont déclarés,

massifs, déterminants. Etant donné l'importance architectonique

de ce chapitre, on a peine à croire que les emprunts à Duclos

aient pu s'y insérer après coup.

S'agit-il d'ailleurs d'emprunts ? Rousseau, comme d'habitude,

fait jouer les pièces empruntées dans une organisation parfai-

tement originale. Il cite ou récite sans doute ici ou là, tel

passage du « Commentaire » (chapitre IV). Même quand il ne

et par conséquent d'inflexions oratoires, qui n'ont point de signes

écrits, et que l'intelligence et le sentiment peuvent seuls faire

saisir ! Telles sont les inflexions qui marquent la colère, le mépris,

l'ironie, etc., etc. » (p. 416).

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