De la grammatologie



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L' « ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES »

mencer et reporter toujours plus loin, Rousseau s'essouffle à

séparer, comme deux forces extérieures et hétérogènes, un prin-

cipe positif et un principe négatif. Bien entendu, l'élément malin,

dans la mélodie, communique avec l'élément malin de la musique

en général, c'est-à-dire avec l'harmonie. Cette deuxième disso-

ciation entre bonne et mauvaise forme mélodique remet donc

en question la première extériorité : il y a de l'harmonie déjà

dans la mélodie :

« La mélodie se rapporte à deux principes différents,

selon la manière dont on la considère. Prise par les rapports

des sons et par les règles du mode, elle a son principe dans



l'harmonie, puisque c'est une analyse harmonique qui donne

les degrés de la gamme, les cordes du mode, et les lois de

la modulation, uniques éléments du chant. Selon ce principe,

toute la force de la mélodie se borne à flatter l'oreille par

des sons agréables, comme on peut flatter la vue par

d'agréables accords de couleur ; mais prise pour un art d'imi-

tation par lequel on peut affecter l'esprit de diverses images,

émouvoir le cœur de divers sentiments, exciter et calmer les

passions, opérer, en un mot, des effets moraux qui passent

l'empire immédiat des sens, il lui faut chercher un autre prin-

cipe : car on ne voit aucune prise par laquelle la seule

harmonie, et tout ce qui vient d'elle, puisse nous affecter

ainsi. »

Que dire de ce second principe ? Il doit sans doute permettre

l'imitation : seule l'imitation peut nous intéresser dans l'art,

nous concerner en représentant la nature et en exprimant

les passions. Mais qu'est-ce qui dans la mélodie imite et

exprime ? C'est l'accent. Si nous avons séjourné longtemps dans

ce débat avec Rameau, c'est aussi pour mieux délimiter

cette notion d'accent. Elle nous sera indispensable quand nous

en viendrons à la théorie des rapports entre parole et écri-

ture.


« Quel est ce second principe ? Il est dans la nature ainsi

que le premier ; [nous soulignons : Rousseau reconnaît que

l'harmonie, le principe contre nature, principe de mort et

de barbarie, est aussi dans la nature] mais pour l'y découvrir

il faut une observation plus fine, quoique plus simple, et

plus de sensibilité dans l'observateur. Ce principe est le même

qui fait varier le ton de la voix quand on parle, selon les

choses qu'on dit et les mouvements qu'on éprouve en les

disant. C'est l'accent des langues qui détermine la mélodie

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DE LA GRAMMATOLOGIE

de chaque nation ; c'est l'accent qui fait qu'on parle en chan-

tant, et qu'on parle avec plus ou moins d'énergie, selon que

la langue a plus ou moins d'accent. Celle dont l'accent est

plus marqué doit donner une mélodie plus vive et plus pas-

sionnée ; celle qui n'a que peu ou point d'accent ne peut avoir

qu'une mélodie languissante et froide, sans caractère et sans

expression. Voilà les vrais principes. » [Nous soulignons.]



L'Essai, et notamment les trois chapitres sur l'origine de la

musique, sur la mélodie et l'harmonie, qui suivent ainsi l'ordre

du devenir, se donnent à lire à travers la même grille. Mais

le concept de supplément y est cette fois présent dans le texte,



nommé même s'il n'est pas — il ne l'est jamais et nulle part —

exposé. C'est même cette différence entre l'implication, la pré-

sence nominale et l'exposition thématique qui nous intéresse

ici.

Le chapitre sur la mélodie propose les mêmes définitions



mais il n'est, pas indifférent que l'argumentation pédagogique

qui les introduit soit tout entière empruntée à l'analogie avec

un art de l'espace, la peinture. Il s'agit de montrer d'abord par

cet exemple que la science des rapports est froide, sans énergie

imitative (tel le calcul des intervalles dans l'harmonie) tandis que

l'expression imitative du sens (de la passion, de la chose en

tant qu'elle nous intéresse) est le vrai contenu vivant de l'œuvre.

Ne soyons pas surpris de voir Rousseau ranger alors le dessin

du côté de l'art et les couleurs du côté de la science et du calcul

des rapports. Le paradoxe est apparent. Par dessin, il faut

entendre condition de l'imitation ; par couleur, substance natu-

relle, dont le jeu est explicable par des causes physiques et

peut devenir l'objet d'une science quantitative des rapports,

d'une science de l'espace et de la disposition analogique des

intervalles. L'analogie entre les deux arts — musique et peinture

— apparaît ainsi : c'est l'analogie elle-même. Ces deux arts com-

portent un principe corrupteur, qui étrangement est aussi dans

la nature, et dans les deux cas, ce principe corrupteur est lié

à l'espacement, à la régularité calculable et analogique des inter-

valles. Aussi, dans les deux cas, musique ou peinture, qu'il

s'agisse de gammes de couleurs ou de gammes musicales, d'har-

monie de tons comme nuances visibles ou comme nuances

audibles, le calcul rationnel des harmoniques est une chro-

matique, si l'on entend ce mot au sens large, au-delà de

ce qu'il spécifie, dans la musique, en fait de gamme et de basse.

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L' « ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES »

Rousseau ne se sert pas du mot dans l'Essai, mais l'analogie ne

lui échappe pas dans le Dictionnaire : « Chromatique, adjectif

pris quelquefois substantivement. Genre de musique qui procède

par plusieurs semi-tons consécutifs. Ce mot vient du grec

qui signifie couleur, soit parce que les Grecs marquaient ce

genre par des caractères rouges ou diversement colorés, soit,

disent les auteurs, parce que le genre chromatique est moyen

entre les deux autres, comme la couleur est moyenne entre le

blanc et le noir, ou, selon d'autres, parce que ce genre varie et

embellit le diatonique par ses semi-tons, qui font dans la musique

le même effet que la variété des couleurs fait dans la peinture. »

Le chromatique, la gamme', est à l'origine de l'art ce que l'écri-

ture est à la parole. (Et l'on réfléchira sur le fait que gamme

est aussi le nom d'une lettre grecque introduite dans un système

de "notation littérale de la musique). Rousseau voudrait res-

taurer un degré naturel de l'art dans lequel le chromatique,

l'harmonique, l'intervalle seraient inconnus. Il voudrait effacer

ce qu'il reconnaît d'ailleurs, à savoir qu'il y a de l'harmonique

dans le mélodique, etc. Mais l'origine aura (it) dû (tels sont,

ici et ailleurs, la grammaire et le lexique du rapport à l'origine)

être pure mélodie : « Les premières histoires, les premières

harangues, les premières lois, furent en vers : la poésie fut

trouvée avant la prose ; cela devait être, puisque les passions

parlèrent avant la raison. Il en fut de même de la musique :

il n'y eut point d'abord d'autre musique que la mélodie, ni

d'autre mélodie que le son varié de la parole ; les accents

formaient le chant... » (Nous soulignons.)

Mais de même que dans la peinture, l'art du dessin se dégrade

quand on y substitue la physique des couleurs

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, de même

39. Le chapitre XIII « De la mélodie » est presque entière-

ment consacré à la peinture. Nous devons citer in extenso cette

remarquable page. L'ironie peut s'en laisser commenter aujourd'hui

plus que jamais dans bien des sens : « Supposez un pays où l'on

n'aurait aucune idée du dessin, mais où beaucoup de gens, passant

leur vie à combiner, mêler, nuer des couleurs, croiraient exceller

en peinture. Ces gens-là raisonneraient de la nôtre précisément

comme nous faisons de la musique des Grecs. Quand on leur

parlerait de l'émotion que nous causent de beaux tableaux et du

charme de s'attendrir devant un sujet pathétique, leurs savants

approfondiraient aussitôt la matière, compareraient leurs couleurs

aux nôtres, examineraient si notre vert est plus tendre, ou notre

rouge plus éclatant ; ils chercheraient quels accords de couleur

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