De la grammatologie


DU SUPPLÉMENT A LA SOURCE : LA THÉORIE DE L'ÉCRITURE



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DU SUPPLÉMENT A LA SOURCE : LA THÉORIE DE L'ÉCRITURE

pour avoir honte d'en parler ? d'en écrire ? de l'écrire ? Et

pourquoi une niaiserie, cette opération à laquelle on reconnaît

en même temps, notamment dans l'Essai, de si dangereux et

mortels pouvoirs ?

En tout cas l'importance de ces deux chapitres, l'effort obstiné

pour consolider une théorie, la ruse laborieuse pour disqualifier

l'intérêt porté à l'écriture, ce sont là des signes qu'on ne peut

négliger. Telle est la situation de l'écriture dans l'histoire de

la métaphysique : thème abaissé, latéralisé, réprimé, déplacé,

mais exerçant une pression permanente et obsédante depuis

le lieu où il reste contenu. Il s'agit de biffer une écriture

redoutée parce qu'elle rature elle-même la présence du propre

dans la parole.



La métaphore originaire.

Cette situation est réfléchie par la place du chapitre De



l'écriture dans l'Essai. Comment Rousseau en vient-il en effet

à construire cette théorie de l'écriture à l'aide d'éléments

empruntés ? Il le fait après avoir décrit l'origine des langues.

Il s'agit d'un supplément à l'origine des langues. Ce supplé-

ment expose bien une suppléance additive, un supplément de

la parole. Il s'insère au point où le langage commence à s'arti-

culer, c'est-à-dire naît de se manquer à lui-même, lorsque son

accent, marque en lui de l'origine et de la passion, s'efface

sous cette autre marque d'origine qu'est l'articulation. Selon

Rousseau, l'histoire de l'écriture est bien celle de l'articulation.

Le devenir-langage du cri est le mouvement par lequel la plé-

nitude parlée commence à devenir ce qu'elle est en se perdant,

en se creusant, en se brisant, en s'articulant. Le cri se voca-

lise en commençant à effacer la parole voyelle. Or c'est bien

au moment où il s'agit d'expliquer cet effacement originaire

de ce qui constitue pourtant à proprement parler, le parlé

du parler, à savoir l'accent vocal, que Rousseau introduit son

chapitre sur l'écriture. Il faut traiter à la fois de la consonne

— qui est du nord — et de l'écriture. Le chapitre De l'écri-

ture doit d'abord — c'est son premier paragraphe — évoquer

l'oblitération de l'accent par l'articulation consonantique : efface-

ment et substitution à la fois. Nous devons relire ici cette intro-

duction :

« Quiconque étudiera l'histoire et le progrès des langues

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DE LA GRAMMATOLOGIE

verra que plus les voix deviennent monotones, plus les

consonnes se multiplient, et qu'aux accents qui s'effacent,

aux quantités qui s'égalisent, on supplée par des combinai-

sons grammaticales et par de nouvelles articulations : mais

ce n'est qu'à force de temps que se font ces changements.

A mesure que les besoins croissent, que les affaires s'em-

brouillent, que les lumières s'étendent, le langage change de

caractère ; il devient plus juste et moins passionné ; il substitue

aux sentiments les idées ; il ne parle plus au cœur, mais à

la raison. Par là même l'accent s'éteint, l'articulation s'étend ;

la langue devient plus exacte, plus claire, mais plus traînante,

plus sourde et plus froide. Ce progrès me paraît tout à fait

naturel. Un autre moyen de comparer les langues et de juger

de leur ancienneté se tire de l'écriture, et cela en raison inverse

de la perfection de cet art. Plus l'écriture est grossière, plus

la langue est antique. »

Le progrès de l'écriture est donc un progrès naturel. Et c'est

un progrès de la raison. Le progrès comme régression est le

devenir de la raison comme écriture. Pourquoi ce dangereux

progrès est-il naturel ? Sans doute parce qu'il est nécessaire.

Mais aussi parce que la nécessité opère, à l'intérieur de la

langue et de la société, selon des voies et des forces qui appar-

tiennent à l'état de pure nature. Schéma que nous avons déjà

éprouvé : c'est le besoin et non la passion qui substitue la

lumière à la chaleur, la clarté au désir, la justesse à la force,

les idées au sentiment, la raison au cœur, l'articulation à

l'accent. Le naturel, ce qui était inférieur et antérieur au lan-

gage, agit après coup dans le langage, y opère après l'origine

et y provoque la décadence ou la régression. Il devient alors

l'ultérieur happant le supérieur et l'entraînant vers l'inférieur.

Tei serait le temps étrange, l'indescriptible tracé de l'écriture,

le' mouvement irreprésentable de ses forces et de ses menaces.

Or en quoi consistent la justesse et l'exactitude du langage,

ce logement de l'écriture ? Avant tout dans la propriété. Un

langage juste et exact devrait être absolument univoque et

propre : non-métaphorique. La langue s'écrit, pro-régresse à

mesure qu'elle maîtrise ou efface en soi la figure.

C'est-à-dire son origine. Car le langage est originairement

métaphorique. Il tient cela, selon Rousseau, de sa mère, la

passion. La métaphore est le trait qui rapporte la langue à

son origine. L'écriture serait alors l'oblitération de ce trait.

Des « traits maternels » (cf. plus haut, p. 285). C'est donc

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ici qu'il faut parler de ce « Que le premier langage dut être

figuré » (chap. III), proposition qui n'est explicite que dans

l'Essai :

« Comme les premiers motifs qui firent parler l'homme

furent des passions, ses premières expressions furent des

tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens

propre fut trouvé le dernier. On n'appela les choses de leur

vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme.

D'abord on ne parla qu'en poésie ; on ne s'avisa de raisonner

que longtemps après. »

Epique ou lyrique, récit ou chant, la parole archaïque

est nécessairement poétique. La poésie, première forme de la

littérature, est d'essence métaphorique. Rousseau appartient

donc, il ne pouvait en être autrement et la constatation en

est plus que banale, à la tradition qui détermine l'écriture

littéraire à partir de la parole présente dans le récit ou dans

le chant ; la littéralité littéraire serait un accessoire supplémen-

taire fixant ou figeant le poème, représentant la métaphore.

Le littéraire n'aurait aucune spécificité ; tout au plus celle d'un

malheureux négatif du poétique. Malgré ce que nous avons

dit de l'urgence littéraire telle qu'il l'a vécue, Rousseau est

à son aise dans cette tradition. Tout ce qu'on pourrait appeler

la modernité littéraire tient au contraire à marquer la spéci-

ficité littéraire contre l'assujettissement au poétique, c'est-à-dire

au métaphorique, à ce que Rousseau analyse lui-même comme

le langage spontané. S'il y a une originalité littéraire, ce qui

n'est sans doute pas simplement sûr, elle doit s'émanciper sinon

de la métaphore, que la tradition a aussi jugée réductible, du

moins de la spontanéité sauvage de la figure telle qu'elle

apparaît dans le langage non-littéraire. Cette protestation

moderne peut être triomphante ou, à la manière de Kafka,

dépouillée de toute illusion, désespérée et sans doute plus

lucide : la littérature qui vit d'être hors d'elle-même, dans les

figures d'un langage qui d'abord n'est pas le sien, mourrait

aussi bien de rentrer en soi dans la non-métaphore. « D'une

lettre : « C'est à ce feu que je me chauffe pendant ce triste

hiver. » Les métaphores sont l'une des choses qui me font

désespérer de l'écriture » (Schreiben). L'écriture manque d'in-

dépendance, elle dépend de la bonne qui fait du feu, du chat

qui se chauffe près du poêle, même de ce pauvre bonhomme

qui se réchauffe. Tout cela répond à des fonctions autonomes

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