De la grammatologie



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LA VIOLENCE DE LA LETTRE : DE LÉVI-STRAUSS A ROUSSEAU

tration ancrée en quelques exemples de prohibitions qui affectent

ici ou là l'usage des noms propres. Sans doute faudrait-il soi-

gneusement distinguer ici la nécessité essentielle de la dispa-

rition du nom propre et la prohibition déterminée qui peut

éventuellement et ultérieurement s'y ajouter ou s'y articuler.

La non-prohibition, autant que la prohibition, présuppose l'obli-

tération fondamentale. La non-prohibition, la conscience ou

l'exhibition du nom propre, ne fait que restituer ou découvrir

une impropriété essentielle et irrémédiable. Quand dans la



conscience, le nom se dit propre, il se classe déjà et s'oblitère

en s'appelant. Il n'est déjà plus qu'un soi-disant nom propre.

Si l'on cesse d'entendre l'écriture en son sens étroit de nota-

tion linéaire et phonétique, on doit pouvoir dire que toute

société capable de produire, c'est-à-dire d'oblitérer ses noms

propres et de jouer de la différence classificatoire, pratique

l'écriture en général. A l'expression de « société sans écri-

ture » ne répondrait donc aucune réalité ni aucun concept.

Cette expression relève de l'onirisme ethnocentriqùe, abusant

du concept vulgaire, c'est-à-dire ethnocentrique, de l'écriture.

Le mépris de l'écriture, notons-le au passage, s'accommode fort

bien de cet ethnocentrisme. Il n'y a là qu'un paradoxe appa-

rent, une de ces contradictions où se profère et s'accomplit un

désir parfaitement cohérent. Par un seul et même geste, on

méprise l'écriture (alphabétique), instrument servile d'une

parole rêvant sa plénitude et sa présence à soi, et l'on refuse

la dignité d'écriture aux signes non alphabétiques. Nous avons

perçu ce geste chez Rousseau et chez Saussure.

Les Nambikwara, — le sujet de la « Leçon d'écriture » —

seraient donc un de ces peuples sans écriture. Ils ne disposent

pas de ce que nous appelons l'écriture au sens courant. C'est

en tout cas que nous dit Lévi-Strauss : « On se doute que les

Nambikwara ne savent pas écrire. » Tout à l'heure, cette inca-

pacité sera pensée, dans l'ordre éthico-politique, comme une

innocence et une non-violence interrompues par l'effraction occi-

dentale et la Leçon d'écriture. Nous assisterons à cette scène.

Patientons encore un peu.

Comment refusera-t-on aux Nambikwara l'accès à l'écriture

en général sinon en déterminant celle-ci selon un modèle ?

Nous nous demanderons plus tard, en confrontant plusieurs

textes de Lévi-Strauss, jusqu'à quel point il est légitime de ne

pas appeler écriture ces « pointillés » et « zigzags » sur les cale-

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DE LA GRAMMATOLOGIE

basses, si brièvement évoqués dans Tristes tropiques. Mais sur-

tout, comment refuser la pratique de l'écriture en général à une

société capable d'oblitérer le propre, c'est-à-dire à une société

violente? Car l'écriture, oblitération du propre classé dans le

jeu de la différence, est la violence originaire elle-même : pure

impossibilité du « point vocatif », impossible pureté du point

de vocation. On ne peut effacer cette « équivoque » dont Rous-

seau souhaitait qu'elle fût « levée » par le « point vocatif ».

Car l'existence d'un tel point dans quelque code de la ponctua-

tion ne changerait rien au problème. La mort de l'appellation

absolument propre, reconnaissant dans un langage l'autre comme

autre pur, l'invoquant comme ce qu'il est, c'est la mort de

l'idiome pur réservé à l'unique. Antérieure à l'éventualité de

la violence au sens courant et dérivé, celle dont parlera la

« Leçon d'écriture », il y a, comme l'espace de sa possibilité,

la violence de l'archi-écriture, la violence de la différence, de

la classification et du système des appellations. Avant de des-

siner la structure de cette implication, lisons la scène des noms

propres ; avec une autre scène, que nous lirons tout à l'heure,

elle est une préparation indispensable à la « Leçon d'écriture ».

Elle en est séparée par un chapitre et une autre scène : En



famille. Et elle est décrite dans le chapitre XXVI « Sur la

ligne ».

« Si faciles que fussent les Nambikwara — indifférents à

la présence de l'ethnographe, à son carnet de notes et à son

appareil photographique — le travail se trouvait compliqué

pour des raisons linguistiques. D'abord l'emploi des noms

propres est chez eux interdit ; pour identifier les personnes,

il fallait suivre l'usage des gens de la ligne, c'est-à-dire convenir

avec les indigènes de noms d'emprunt par lesquels on les

désignerait. Soit des noms portugais, comme Julio, José-

Maria, Luiza ; soit des sobriquets : Lebre (lièvre), Assucar

(sucre). J'en ai même connu un que Rondon, ou l'un de

ses compagnons, avait baptisé Cavaignac à cause de sa bar-

biche, rare chez les Indiens qui sont généralement glabres.

Un jour que je jouais avec un groupe d'enfants, une des

fillettes fut frappée par une camarade, elle vint se réfugier

auprès de moi, et se mit, en grand mystère, à me murmurer

quelque chose à l'oreille que je ne compris pas, et que je

fus obligé de lui faire répéter à plusieurs reprises, si bien que

l'adversaire découvrit le manège, et, manifestement furieuse,

arriva à son tour pour livrer ce qui parut être un secret solen-

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LA VIOLENCE DE LA LETTRE : DE LÉVI-STRAUSS A ROUSSEAU

nel ; après quelques hésitations et questions, l'interprétation de

l'incident ne laissa pas de doute. La première fillette était

venue, par vengeance, me donner le nom de son ennemie,

et quand celle-ci s'en aperçut, elle communiqua le nom de

l'autre, en guise de représailles. A partir de ce moment, il fut

très facile, bien que peu scrupuleux, d'exciter les enfants les

uns contre les autres, et d'obtenir tous leurs noms. Après quoi,

une petite complicité ainsi créée, ils me donnèrent sans trop

de difficulté les noms des adultes. Lorsque ceux-ci com-

prirent nos conciliabules, les enfants furent réprimandés, et

la source de mes informations tarie

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. »


Nous ne pouvons entrer ici dans les difficultés d'une déduc-

tion empirique de cette prohibition-ci, mais on sait a priori

que les « noms propres » dont Lévi-Strauss décrit ici l'interdic-

tion et la révélation ne sont pas des noms propres. L'expression

« nom propre » est impropre, pour les raisons mêmes que rap-

pellera La pensée sauvage. Ce que frappe l'interdit, c'est l'acte

proférant ce qui fonctionne comme nom propre. Et cette fonc-

tion est la conscience elle-même. Le nom propre au sens cou-

rant, au sens de la conscience, n'est (nous dirions « en vérité »

7. Puisque nous lisons Rousseau dans la transparence de ces

textes, pourquoi ne pas faire glisser sous cette scène telle autre

scène découpée dans une Promenade (IX) ? A en épeler un à un et

minutieusement tous les éléments, on sera moins attentif à leur oppo-

sition terme à terme qu'à la symétrie rigoureuse d'une telle opposi-

tion. Tout se passe comme si Rousseau avait développé le positif

rassurant dont Lévi-Strauss en négatif nous livre l'impression. Voici :

« Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens,

je laissai là la bonne compagnie et je fus me promener seul dans la

foire. La variété des objets m'amusa longtemps. J'aperçus entre

autre cinq ou six Savoyards autour d'une petite fille qui avait encore

sur son inventaire une douzaine de chétives pommes dont elle

aurait bien voulu se débarrasser. Les Savoyards de leur côté auraient

bien voulu l'en débarrasser mais ils n'avaient que deux ou trois

liards à eux tous et ce n'était pas de quoi faire une grande brèche

aux pommes. Cet inventaire était pour eux le jardin des Hespé-

rides, et la petite fille était le dragon qui le gardait. Cette comédie

m'amusa longtemps ; j'en fis enfin le dénouement en payant les

pommes à la petite fille et en les lui faisant distribuer aux petits

garçons. J'eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter

un cœur d'homme, celui de voir la joie unie avec l'innocence de

l'âge se répandre autour de moi. Car les spectateurs mêmes en la

voyant la partagèrent, et moi qui partageais à si bon marché

cette joie, j'avais de plus celle de sentir qu'elle était mon ouvrage. »

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