De la grammatologie


INTRODUCTION A L' « ÉPOQUE DE ROUSSEAU »



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INTRODUCTION A L' « ÉPOQUE DE ROUSSEAU »

Or à l'intérieur de cette époque de la métaphysique, entre

Descartes et Hegel, Rousseau est sans doute le seul ou le pre-

mier à faire un thème et un système de la réduction de l'écri-

ture, telle quelle était profondément impliquée par toute

l'époque. Il répète le mouvement inaugural du Phèdre et du



De interpretatione mais cette fois à partir d'un nouveau modèle

de la présence : la présence à soi du sujet dans la conscience ou

dans le sentiment. Ce qu'il excluait plus violemment qu'un autre

devait, bien entendu, le fasciner et le tourmenter plus qu'un autre.

Descartes avait chassé le signe — et singulièrement le signe

écrit — hors du cogito et de l'évidence claire et distincte ;

celle-ci étant la présence même de l'idée à l'âme, le signe y

était accessoire, abandonné à la région du sensible et de l'ima-

gination. Hegel réapproprie le signe sensible au mouvement

de l'Idée. Il critique Leibniz et fait l'éloge de l'écriture pho-

nétique dans l'horizon d'un logos absolument présent à soi,

se tenant auprès de soi dans l'unité de sa parole et de son

concept. Mais ni Descartes ni Hegel ne se sont battus avec le

problème de l'écriture. Le lieu de ce combat et de cette crise,

c'est ce qu'on appelle le XVIII

e

 siècle. Non seulement parce



qu'il restaure les droits de la sensibilité, de l'imagination et du

signe, mais parce que les tentatives de type leibnizien avaient

ouvert une brèche • dans la sécurité logocentrique. Il faudra

mettre au jour ce qui, dans ces tentatives de caractéristique

universelle, limitait d'entrée de jeu la puissance et l'étendue de

la percée. Avant Hegel et en termes explicites, Rousseau a

condamné la caractéristique universelle ; non pas à cause du

fondement théologique qui en ordonnait la possibilité à l'en-

tendement infini ou logos de Dieu, mais parce qu'elle semblait

suspendre la voix. « A travers » cette condamnation, on peut

lire la réaction la plus énergique organisant au XVIII

e

 siècle



la défense du phonologisme et de la métaphysique logocen-

trique. Ce qui menace alors, c'est bien l'écriture. Cette menace

n'est pas accidentelle et désordonnée : elle fait composer en un

seul système historique les projets de pasigraphie, la découverte

des écritures non européennes ou en tout cas les progrès mas-

sifs des techniques de déchiffrement, l'idée

 d'une science

générale du langage et de l'écriture. Contre toutes ces pressions,

une guerre s'ouvre alors. Le « hegelianisme » en sera la plus

belle cicatrice.

Les noms d'auteurs ou de doctrines n'ont ici aucune valeur

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DE LA GRAMMATOLOGIE

substantielle. Ils n'indiquent ni des identités ni des causes. Il

y aurait de la légèreté à penser que « Descartes », « Leibniz »,

« Rousseau », « Hegel », etc., sont des noms d'auteurs, les

noms des auteurs de mouvements ou de déplacements que

nous désignons ainsi. La valeur indicative que nous leur attri-

buons est d'abord le nom d'un problème. Si nous nous auto-

risons provisoirement à traiter de cette structure historique en

fixant notre attention sur des textes de type philosophique ou

littéraire, ce n'est pas pour y reconnaître l'origine, la cause ou

l'équilibre de la structure. Mais comme nous ne pensons pas

davantage que ces textes soient de simples effets de la struc-

ture, en quelque sens qu'on l'entende ; comme nous pensons

que tous les concepts proposés jusqu'ici pour penser l'arti-



culation d'un discours et d'une totalité historique sont pris

dans la clôture métaphysique que nous questionnons ici, comme

nous n'en connaissons pas d'autre et que nous n'en produi-

rons aucun autre tant que cette clôture terminera notre dis-

cours ; comme la phase primordiale et indispensable, en fait et

en droit, dans le développement de cette problématique,

consiste à interroger la structure interne de ces textes comme

de symptômes ; comme c'est la seule condition pour les déter-

miner eux-mêmes, dans la totalité de leur appartenance méta-

physique, nous en tirons argument pour isoler Rousseau et,

dans le rousseauisme, la théorie de l'écriture. Cette abstrac-

tion est d'ailleurs partielle et elle reste à nos yeux provisoire.

Plus loin, nous en aborderons directement le problème dans une

« question de méthode ».

Au-delà de ces justifications massives et préliminaires, il

faudrait invoquer d'autres urgences. Dans le champ de la pensée

occidentale, et notamment en France, le discours dominant

— appelons-le « structuralisme » — reste pris aujourd'hui,

par toute une couche de sa stratification, et parfois la plus

féconde, dans la métaphysique — le logocentrisme — que l'on

prétend au même moment avoir, comme on dit si vite,

« dépassée ». Si nous avons choisi l'exemple des textes de

Claude Lévi-Strauss, d'en partir et d'en recevoir l'incitation

à une lecture de Rousseau, c'est pour plus d'une raison : à

cause de la richesse et de l'intérêt théorique de ces textes, du

rôle animateur qu'ils jouent actuellement, mais aussi de la place

qu'y tiennent la théorie de l'écriture et le thème de la fidélité

à Rousseau. Ils seront donc ici un peu plus qu'un exergue.

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chapitre I

la violence de la lettre :

de Lévi-Strauss à Rousseau

Parlerai-je à présent de l'écriture ? Non,

j'ai honte de m'amuser à ces niaiseries dans

un traité de l'éducation.



Emile ou de l'éducation.

Elle [l'écriture] paraît favoriser l'exploita-

tion des hommes avant leur illumination...

L'écriture et la perfidie pénétraient chez

eux de concert.

« La leçon d'écriture » in Tristes tropiques.

La métaphysique a constitué un système de défense exem-

plaire contre la menace de l'écriture. Or qu'est-ce qui lie l'écri-

ture à la violence ? Que doit être la violence pour que quelque

chose en elle s'égale à l'opération de la trace ?

Et pourquoi faire jouer cette question dans l'affinité ou la

filiation qui enchaînent Lévi-Strauss à Rousseau ? A la diffi-

culté de justifier ce rétrécissement historique s'en ajoute une

autre : qu'est-ce que la descendance dans l'ordre du discours et

du texte ? Si, de manière un peu conventionnelle, nous appelons

ici discours la représentation actuelle, vivante, consciente d'un



texte dans l'expérience de ceux qui l'écrivent ou le lisent, et

si le texte déborde sans cesse cette représentation par tout le

système de ses ressources et de ses lois propres, alors la ques-

tion généalogique excède largement les possibilités qui nous

sont aujourd'hui données de l'élaborer. Nous savons que la

métaphore est encore interdite qui décrirait sans faute la généa-

logie d'un texte. En sa syntaxe et son lexique, dans son espace-

ment, par sa ponctuation, ses lacunes, ses marges, l'appartenance

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